
De dr. à g. : Marisa Cornejo, Circulo con llaves rotas, 2025; Marisa Cornejo, Él venia de otro tiempo de la antigüedad; Tony Morgan, Sans Titre, 1988; Tony Morgan, Sans titre, 1988, 5 pièces de toile peintes montées sur fil de fer. Photo Jacques Magnol.
À n’en pas douter, Tony Morgan serait ravi d’être à nouveau exposé à l’Athénée 33 ans après son solo show, et plus encore que l’invitation vienne d’un jeune curateur qui porte un nouveau regard sur son travail. Il figure parmi les aînés de cette exposition collective et intergénérationnelle réalisée par Danniel Tostes, lauréat de la 2e résidence de recherche curatoriale de la Société des Arts.
Les œuvres de Stéphane Landry et de Tony Morgan créent un lien avec les expositions de la classe des beaux-arts, assurent une continuité entre passé et présent et rappellent l’importance de la Société des Arts à Genève.
Daniel Tostes a choisi quatre peintures déjà exposées en 1993 et ajoute deux reliefs, entre peinture et sculpture datant de la même période et encore jamais sorties de l’atelier.
Ce choix est non seulement respectueux de l’histoire mais aussi de l’œuvre de Tony Morgan. Travaillant sur la notion de communauté, s’intéressant aux questions de genre, il aurait-été tentant de convoquer Herman – double androgyne de Tony Morgan – et de tendre vers une queerness qui n’était ni son histoire ni son propos. Herman est maquillé comme les pop star des années 70, c’est un personnage, comme RRose Selavy, ni plus ni moins. Et pourtant, comme nous l’a appris Duchamp, le regardeur fait aussi l’œuvre, si bien qu’une interprétation queer serait encore valable.
Alors que les autres œuvres exposées sont essentiellement figuratives celles de Tony Morgan viennent en contre-point. Issues d’un travail d’atelier débuté à Genève en 1989 elles présentent différentes formes d’abstractions : géométriques, paysages abstraits simplifiés ou écritures gestuelles. Deux assemblages colorés, morceaux de toile peints et montés sur des structures métalliques assez légères, détachés du mur sont une déclinaison d’un travail débuté à Amsterdam, son dernier lieu de séjour avant son arrivée à Genève en 88. La très petite dimension de son logement-atelier le contraint alors à explorer des formats adaptés au lieu, et il puise dans son environnement – en particulier le célèbre marché à la rue Albert Cuyp, au pied de son immeuble – des matériaux qui vont être le support de ses toiles fond de caisse de légumes, structures métalliques que Tony Morgan intitule « Objets ».
Ces recherches, plutôt picturales et formelles, ne sont qu’un volet du travail de Tony Morgan qui entre en résonance avec les autres artistes par bien d’autres points communs. Le corps très présent dans l’exposition est aussi fondamental dans son œuvre. Alors reconnu pour ses sculptures on le voit dans une vidéo – dont il est l’un des pionniers – avaler une boulette de papier proclamant ainsi le corps comme matériau. Il le met en jeu dans des performances, certaines face au public en le faisant parfois participer, d’autres enregistrées et présentées dans des moniteurs. Enfin, Tony Morgan endosse le rôle de Herman, incarnation pour laquelle il se forme à l’art du mime.

Tony Morgan, No Title, 1989. Huile/morceaux de toile collés surfer à béton (armature), 62×30.5 cm. Photo Jacques Magnol.
Tony Morgan est lui aussi arrivé à Genève après un périple international. A pied, Il rejoint Londres à Rome en 1960, et documente ce périple, ce qui en fait une performance inaugurale. A l’instar des artistes anglais du XVIIIe il fait le grand tour en Italie, Rome, Florence, mais aussi Paris, Amsterdam, Düsseldorf et New-York où est né Herman. Cette forme de migration artistique pour rejoindre des scènes et des communautés artistiques prend fin à Genève, où invité en résidence il s’est finalement installé. Il a fondé une famille mais a toujours parlé de ses familles, constellations mouvantes et ouvertes à de nouvelles connexions, de nouveaux liens, qui entrent justement en résonance avec la définition de la communauté que défend Danniel Tostes.
Enfin Tony Morgan a développé une forme d’art politiquement engagé en totale résonance avec les préoccupations et les pratiques artistiques actuelles. I am not american, vidéo réalisée en 1996 où il gravit les escaliers de la statue de la liberté en déclamant ce let motif et une peinture où la même phrase répétée occupe la toile et dont les coulures rappellent le dripping, constituent une prise de position contre l’hégémonie américaine. Il dénoncera par une installation au Centre d’édition contemporaine en 2000 les exactions de la junte birmane, et fera avec les étudiante-x-s des Beaux-arts de Dakar une performance pointant les menaces de guerre liées au contrôle des ressources pétrolières. Proche du mouvement Fluxus, il a lié vie et art et a développé un art qui 20 ans après sa mort résonne encore.
Claude Hubert-Tatot
Résidence curatoriale – Art contemporain
Danniel Tostes
COMMUNAUTÉS EN RÉSONANCE
Palais de l’Athénée jusqu’au 2 juillet 2026
Jeudi 11 juin, 18h30
Visite commentée par Danniel Tostes
– Lire sur le même sujet l’interview de Danniel Tostes : GenèveActive.
