Danniel Tostes : là où les œuvres font communauté – Entretien

Debbie Alagen, One reason to come brings many to stay, 2023. OSB, carrelage, peinture, acrylique, lettres en bois. 80×40 cm. Les photos : Jacques Magnol.

Lauréat de la 2e résidence de recherche curatoriale de la Société des Arts, Danniel Tostes présente Communautés en résonance, une exposition qui réunit des artistes de différentes générations et horizons culturels — plusieurs inscrit·e·s dans des expériences de la queerness et de la diaspora — autour d’une réflexion sur la communauté comme espace de connexion, d’émancipation et de construction collective. Conçu comme une archive vivante et un champ de désorientation volontaire, le projet fait résonner mémoires marginalisées et pratiques contemporaines dans les salles d’une institution qui célèbre cette année ses 250 ans.

Entretien avec Daniel Tostes.

Danniel Tostes dans la Salle Saint-Ours. 30 avril 2026. Arrière-plan : Audrey Ramos, Beaupré, 2025.

J. M. : « Communautés en résonance » réunit des œuvres de générations différentes. Quel fil conducteur avez-vous suivi pour choisir les artistes, et comment avez-vous arbitré entre les différentes voix que vous souhaitiez faire dialoguer ?

D. T. : L’idée centrale de l’exposition est de créer un dialogue entre des œuvres historiques et des œuvres contemporaines. J’ai cherché des artistes ayant un lien avec Genève — des artistes que j’avais déjà exposés ici, mais aussi des artistes dont l’absence me manquait dans la scène locale. Pour cela, j’ai plongé dans les archives du Centre d’Art Contemporain, du MAMCO et de la Société des Arts — notamment la Salle Crosnier — où j’ai fait des découvertes extraordinaires : Tony Morgan et Stephen Landry, tous deux exposés dans ces murs dans les années 1990. L’idée de ramener leurs œuvres dans ce même espace crée une forme de mémoire active, presque nostalgique, mais aussi très vivante : une manière de se reconnecter à un public qui a fréquenté ce lieu à cette époque, et d’ouvrir des passages pour les artistes et les publics d’aujourd’hui. Ce sont ces artistes qui ont rendu possible une exposition comme celle-ci — et c’est grâce à eux que l’on peut continuer à ouvrir des portes.

Vous placez la notion de communauté au cœur de l’exposition en précisant qu’elle ne désigne rien de fixe. Comment avez-vous traduit cette fluidité dans la scénographie et l’accrochage ?

Cette notion de communauté a commencé à prendre forme dans ma réflexion au moment où je me suis installé à Genève. Avant cela, au Brésil, mon travail de curateur et de critique d’art était très centré sur les narratives queers, les artistes de la communauté LGBTQIA+.
En arrivant ici, j’ai compris que j’appartenais moi-même à une autre communauté : celle de l’immigration, de la diaspora. J’ai alors commencé à diriger un espace d’art indépendant, One Day in Fog, pendant deux ans et demi, ce qui m’a introduit dans la scène contemporaine genevoise et m’a permis de rencontrer des artistes aux horizons très divers.
Ce qui m’intéressait, ce n’était pas seulement leur travail, mais leur histoire : comment ils étaient arrivés à Genève, ce que leur famille avait traversé. De ces relations s’est progressivement construite une intimité — et c’est de cette intimité qu’est née l’idée de communauté.

Scénographiquement, cette fluidité se traduit par un espace ouvert, sans parcours imposé. Dès l’entrée, le visiteur peut choisir d’aller à droite, à gauche, de tourner librement. C’est une invitation à construire son propre chemin — une logique qui fait écho à l’expérience des personnes queers ou issues de la diaspora, qui n’ont jamais de trajectoire toute tracée et doivent constamment inventer de nouveaux passages.

De dr. à g. : Marisa Cornejo, Circulo con llaves rotas, 2025. Marisa Cornejo, Él venia de otro tiempo de la antigüedad. Tony Morgan, Sans Titre, 1988. Susanne Santoro, La Clitoride, 1974.

La communauté est souvent idéalisée comme espace de solidarité, mais elle peut aussi être un lieu de tensions, d’exclusions, de rapports de pouvoir. Comment votre exposition assume-t-elle cette part d’ombre ?

C’est une tension que je trouve essentielle. Les artistes réunis dans cette exposition ne se connaissaient pas avant que je les invite — ils ont commencé à former une communauté au moment même où le projet prenait forme. Et c’est précisément pour cela que je refuse de définir la communauté comme quelque chose de fixe : chaque jour nous offre la possibilité de créer de nouvelles connexions, de nouveaux liens, mais aussi de traverser des conflits, des frictions. La communauté n’est pas un espace d’harmonie garantie. C’est un espace où le dialogue reste possible — et c’est déjà beaucoup. Ce qui m’intéresse, c’est cette capacité des collectifs à générer, ensemble, de nouvelles forces.

Votre trajectoire personnelle — Rio de Janeiro, Madrid, Genève — a-t-elle nourri ou compliqué votre vision du projet ?

Elle l’a nourri profondément. Mon parcours est autobiographique, dans le sens où mes choix curatoriaux sont toujours connectés à ce que je vis, aux artistes que je rencontre, aux questions que je me pose. Être une personne queer venue du Brésil, et trouver sa place dans une institution genevoise qui célèbre cette année ses 250 ans — c’est quelque chose qui me touche profondément et qui me donne aussi une responsabilité. Je ne suis pas ici par hasard : il y a eu avant moi des artistes, des communautés entières, qui ont résisté et ouvert des espaces. Cette exposition est un hommage à ces pionniers. Et chaque personne que j’ai invitée — artistes, équipe de montage, scénographe, graphistes — fait partie des communautés queer et diasporiques. Leur présence ici, dans ce lieu, c’est aussi un mouvement qui invite l’institution à repenser son positionnement dans la ville.

Audrey Ramos, Beaupré, 2025. Huile et pastel sec sur toile. 125 x 90 cm.

La Salle Saint-Ours est un espace institutionnel chargé d’histoire. Y a-t-il des choses que vous n’avez pas pu montrer ici, que vous auriez pu faire dans un squat, une friche ou un espace autogéré ? Comment avez-vous négocié l’accueil de contenus militants ou politiquement engagés ?

C’est une question que je me pose à chaque projet. J’ai curaté le Fesses-tival, le festival genevois consacré au genre et à la sexualité, pendant trois ans — un espace de liberté totale, avec un public jeune et un rapport au corps très direct.
Dans ce contexte institutionnel, la réflexion change : comment parler de sexualité, de transidentité, de genre dans un lieu qui, pendant des années, a invisibilisé ces narratives ?
Ma priorité a été que chaque artiste se sente à l’aise, que l’institution soit prête à accueillir les œuvres, et que le public puisse les recevoir. Cela exige un travail de négociation patient — avec les artistes, avec l’institution — pour trouver l’espace juste où chacun peut s’exprimer pleinement. Et je peux dire qu’aucune œuvre n’a été censurée. Toutes les propositions ont été acceptées telles quelles. Pour moi, c’est le signe d’un mouvement plus large, à Genève, en Suisse, et au-delà : les artistes queers, les artistes de la diaspora, les artistes trans ont aujourd’hui davantage d’espace pour exister dans les institutions. C’est fragile, mais c’est réel.

Neil Lechevalier, LoréleïNelle, I felt disoriented, 2026. Bois, céramique, plâtre, objets divers.

Votre exposition sera sans doute perçue par certains comme un projet « militant » ou « woke ». Comment répondez-vous à cette étiquette ?

J’ai entendu ce mot. Ce que je dirais, c’est que tout acte curatorial est politique : dès lors qu’on choisit quelles histoires raconter, quels artistes montrer, on fait un geste politique. J’ai visualisé cette exposition comme un livre : chaque œuvre est un chapitre, et ensemble elles composent une narration — non pas en mots, mais en images, en matières, en présences.
Ce n’est pas un projet militant au sens guerrier du terme ; c’est un projet d’engagement, qui cherche à rendre visible ce qui a été longtemps invisible.

Beaucoup de visiteurs ne sont pas habitués à voir autant d’artistes racisés, d’artistes du Sud global, d’artistes trans ou queers réunis dans une même salle. Pour moi, c’est le geste le plus naturel qui soit — mais je sais qu’il porte une charge activiste. Donner la voix à ceux qui ont été réduits au silence, c’est aussi un acte.

Natalie Peneng, ENERGY IS EVERYTHING, 2026. Vidéo, 05’50 (capture d’écran).

Comment définiriez-vous ce que la pratique curatoriale peut faire que d’autres formes de médiation culturelle ne peuvent pas faire ?

Ce qui me tient à cœur, c’est de ne pas contrôler le sens. Cette exposition ne comporte pas de textes muraux, pas de cartels narratifs. Les œuvres parlent, et chaque visiteur leur répond à sa façon. Ce sont les visiteurs qui deviennent les véritables protagonistes : ce sont eux qui créent de nouvelles significations, de nouvelles narratives à partir de ce que je propose. La pratique curatoriale, pour moi, c’est une invitation ouverte — une expérimentation permanente. Et c’est là son pouvoir propre : créer un espace où tout peut encore arriver.

Comment souhaitez-vous que le visiteur, y compris celui qui ne se reconnaît pas dans ces communautés, entre en relation avec l’exposition ?

Un plan est proposé à l’entrée, avec des informations sur chaque œuvre, mais sans parcours imposé. Je veux que chacun puisse construire sa propre narration. Et pour approfondir l’idée de résonance — cet écho du passé que l’on peut entendre dans le présent — j’ai conçu un programme de performances sonores : Billy Morgan au piano pour l’inauguration, Loretta Reinelli à la harpe, un ensemble vocal de quatre artistes poètes, et Price au piano dans la Salle des Abeilles. Amener des artistes queers à faire entendre leur voix dans ce lieu, c’est en soi un acte.

Une table ronde réunira les artistes de l’exposition le 2 juillet pour approfondir ensemble les questions de communauté. Et un site web, communautesenresonance.com, accompagne le projet avec des informations détaillées sur chaque œuvre.

Une part importante de votre démarche repose sur la documentation et l’archivage de pratiques sous-représentées. Qui décide de ce qui entre dans la mémoire collective ?

Au Brésil, quand je n’avais pas les moyens de produire des expositions, j’ai commencé à réaliser des entretiens avec des artistes. Des artistes de la communauté LGBTQIA+, des artistes vivant dans les favelas, des personnes de milieux très différents. Et j’ai compris que ces entretiens étaient eux-mêmes un acte d’archivage. Si l’on regarde l’histoire de l’art, on constate rapidement ce qui a été documenté — et ce qui ne l’a pas été. Choisir qui l’on archive, c’est déjà un geste curatorial. En arrivant en Suisse, j’ai transposé cette pratique dans l’espace expositif. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire intime de chaque artiste : son origine, sa classe sociale, ses études, ses relations. C’est cette profondeur personnelle qui donne sa sensibilité aux choix que je fais.

Si cette exposition devait laisser une trace, quelle forme souhaiteriez-vous qu’elle prenne ?

Une publication. Je suis, au fond, un écrivain — les livres accompagnent ma recherche et ma vie de manière très intime. Matérialiser ce moment dans une publication, c’est construire un outil de recherche qui pourra être consulté des années après la fermeture de l’exposition. L’exposition durera deux mois et demi ; le livre, lui, restera. C’est une façon de préserver les dialogues, les présences, les histoires qui se seront croisées ici.

Comment avez-vous veillé à ce que les différentes perspectives — genre, sexualité, identité raciale — cohabitent sans que l’une n’efface les autres ? Y a-t-il eu des résistances de la part de certains artistes à l’idée d’entrer dans une institution ?

Pour la plupart des artistes, participer à une institution reste une opportunité précieuse. Mais il est vrai que certains sont plus à l’aise dès lors que l’invitation vient de quelqu’un en qui ils ont confiance — en l’occurrence, de moi, avec qui plusieurs ont déjà collaboré. Ce lien de confiance est fondamental : il définit le cadre dans lequel on construit l’exposition ensemble, la liberté que les artistes m’accordent pour choisir les œuvres et penser la scénographie avec Karen Pisoni. Dans l’ensemble, tout s’est passé de façon très fluide.

Marisa Cornejo, Él venia de otro tiempo de la antigüedad, 2014. Huile sur metal. 30 x 18 cm.

Genève est une ville internationale et multiculturelle, mais aussi très institutionnelle. En quoi ce contexte a-t-il influencé le projet ?

De manière décisive. La scène artistique genevoise est d’une richesse rare : Suzanne Santoro, artiste née à New York et basée à Rome, que j’ai rencontrée dans une galerie ici ; Tony Morgan, dont j’ai connu la fille Iliona Morgan au sein d’une association ; Marisa Cornejo, née au Chili et installée à Genève ; Hudinilson Jr., née et décédée à São Paulo…. J’ai découvert toutes leurs œuvres d’art pendant mon séjour à Genève, et elles m’ont inspiré dans cette ville. Des artistes du Chili, du Pérou, du Brésil, du Cameroun, du Sénégal, d’Afrique du Sud, de Rome — une constellation internationale, est ancrée ici. C’est cette expérience géographique et humaine qui est au cœur de l’exposition.

Ces artistes ont-ils tous un lien avec l’immigration ?

Pas toujours de manière directe. Les artistes invités viennent de la scène contemporaine ; Certains ont grandi à Genève, d’autres ont des parents ou des grands-parents originaires d’ailleurs — la diaspora fait partie de leur histoire familiale, même si elle n’est pas la leur proprement dite. D’autres, comme Nathalie Peneng ou Hudinilson Junior, n’avaient aucun lien direct avec Genève, maintenant ils en ont un.

J’aime penser l’espace expositif comme un espace de fiction, où tout est possible, où des histoires qui viennent d’horizons très différents se croisent et bousculent la linéarité. Dans chacun de mes projets, il y a au moins une œuvre qui invite le visiteur à se demander : pourquoi cette pièce est-elle là ? Pourquoi cet artiste ? Pourquoi à la Société des Arts, pourquoi à Genève ? Ce sont ces questions qui m’intéressent — davantage que les réponses.

Comment pensez-vous toucher un public plus large, au-delà des communautés déjà sensibilisées à ces questions ?

C’est pour moi l’enjeu central. L’objectif n’est pas de prêcher des convaincus, mais d’ouvrir le dialogue avec un public qui ne s’est jamais connecté à ces luttes, à ces histoires, à ces façons de penser. Et je crois que la diversité des médiums y contribue fortement : cette exposition n’est ni une exposition de peinture, ni une exposition de photographie. Dans la première salle coexistent une photographie, une sculpture en bois, une céramique, une peinture à l’huile sur toile, une sculpture en métal. Chaque medium a sa propre sensorialité, son propre registre d’émotion. Cette diversité matérielle crée elle-même une invitation à la rencontre — comme une métaphore de ce que l’exposition cherche à dire : que des individualités très différentes peuvent coexister, résonner ensemble, dans un même espace d’harmonie.

Salle 1 : Yann Stéphane Bisso, 8 pièces, 2025, chacune 63 x 31 x 31 cm, huile sur bois. A dr: 3 phtographies de J. D. ‘Okhai Ojeikere. Au fond: Tony Morgan, No Title, 1989.

Comment se développe la deuxième salle, notamment dans le rapport entre les peintures, les sculptures et la vidéo ?

La grande salle est construite sur des jeux de temporalité. La vidéo de Nathalie Paneng, artiste de Johannesburg, nous transporte dans un univers presque futuriste — elle utilise des effets numériques qui déplacent notre sens du temps. En regard, une photographie en noir et blanc de Suzanne Santoro datant de 1974. Entre le travail d’artistes nés dans les années 2000, comme Neil Lechevalier & Loréleï Nelle, et celui d’artistes des années 70 et 80, parfois disparus, se crée un dialogue à travers les époques. Et tout cela se déploie sous les fresques de la Société des Arts.

Avez-vous établi un dialogue entre vos œuvres et ces fresques ?

Ces fresques sont elles-mêmes des œuvres d’art — et des œuvres qui portent leur propre histoire. Certains corps y sont partiellement effacés, comme si le temps avait sélectionné ce qui méritait de rester visible. J’ai passé quatre mois dans cette salle, à travailler, à regarder. Avec notre scénographe, nous avons pensé à la clarté de composition de ces fresques pour concevoir notre propre scénographie — une façon d’amplifier ces corps présents-absents, de faire dialoguer l’architecture du lieu avec l’histoire des artistes que nous y accueillons.

Entretien avec Daniel Tostes. 30 mai 2026. Jacques Magnol.

Communautés en résonance
Commissaire d’exposition : Danniel Tostes
1er mai – 4 juillet 2026
Programme complet : https://communautesenresonance.com/

Société des Arts
Palais de l’Athénée
Rue de l’Athénée 2
Genève

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