Le présent compte rendu porte sur une conférence donnée par l’historien de l’art Claude-Hubert Tatot, au Fonds municipal d’art contemporain, consacrée à l’artiste Tony Morgan, dont il était surtout l’ami. L’intervention se propose d’éclairer une œuvre protéiforme et difficile à saisir, en mettant en évidence les logiques internes qui structurent son parcours.
Une question centrale traverse l’exposé : comment comprendre la cohérence de l’œuvre de Tony Morgan malgré la diversité de ses formes et son apparente résistance aux catégories traditionnelles de l’histoire de l’art ? Autrement dit, comment penser l’unité d’une pratique qui oscille constamment entre héritage classique et expérimentations contemporaines ?
Pour répondre à cette problématique, Claude-Hubert Tatot adopte une approche à la fois chronologique et thématique. Il débute par l’évocation de l’entrée de Tony Morgan dans le champ artistique en 1960, à travers une marche de Londres à Rome. Ce geste, en apparence anodin et relevant de la sphère privée, acquiert une dimension artistique par sa médiatisation. Tatot y voit une forme précoce de performance, révélatrice d’une conscience aiguë des conditions de visibilité de l’art. Cette action inaugure une tension fondatrice dans l’œuvre : d’un côté, une référence au Grand Tour traditionnel au XVIIIe siècle ; de l’autre, une anticipation des pratiques conceptuelles qui seront théorisées à la fin des années 1960.
L’analyse se poursuit avec les premières productions picturales de l’artiste. Tatot souligne le positionnement paradoxal de Morgan, qui revendique un ancrage dans la tradition — notamment dans l’étude de la Renaissance — tout en manifestant un intérêt pour des figures modernes comme Matisse. Ce décalage témoigne d’un refus d’adhérer pleinement aux discours de la modernité, tout en en intégrant certains éléments.

Tony Morgan, « Eight Red Flames », exposition, Galerie Indica, Londres, 1966. Photo : Tony Morgan Studio.
La période 1965-1967 marque un tournant avec l’émergence des sculptures, qui assurent à l’artiste une reconnaissance accrue dans le circuit des galeries, notamment chez Denise René. Durant cette période Tony est associé à la nouvelle sculpture anglaise dans la lignée d’Anthony Caro, il découpe et assemble des plaques de métal peints d’une seule couleur vive – flammes rouges, assemblages jaunes.
L’année 1969 apparaît comme un moment charnière. L’historien évoque les expositions autogérées, auxquelles participe l’artiste, notamment celles à Düsseldorf appelées « LIDL ». Ces initiatives collectives remettent en cause l’autorité institutionnelle et redéfinissent le rôle de l’artiste, désormais également curateur. L’espace d’exposition devient un lieu de production, et non plus seulement de présentation. Devant le public TM trempe entre-autre des morceaux de tissus dans de la résine et les accroche au plafond brouillant ainsi les frontières entre peinture, sculpture et performance. Tatot insiste sur cette hybridation des médiums, qui constitue l’un des traits structurants de la pratique de Morgan.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de contestation des structures du monde de l’art à la fin des années 1960.

Tony Morgan, Five Hung Red, sculpture, Between 1, Düsseldorf, 1969, fibre de verre colorée dans la masse, 5 éléments (longueur : 3m). Photo: Tony Morgan Studio.
Parallèlement, Morgan développe des pratiques expérimentales dans les domaines de la vidéo et de l’art participatif. En impliquant directement le public, il anticipe des formes qui seront ultérieurement qualifiées d’art relationnel. Tatot met également en lumière certaines dimensions critiques de ces œuvres, notamment en ce qui concerne les rapports sociaux et les questions de genre.
Au début des années 1970, l’artiste investit l’espace public, multipliant les performances urbaines. Ce déplacement hors des institutions témoigne d’une volonté d’élargir le champ de réception de l’art. Cette démarche trouve un prolongement dans son engagement temporaire dans le théâtre de rue, marquant une prise de distance avec le système artistique.

Tony Morgan, « Art of Burlesque », Idiots theatre, performance, Cologne, 1977. Photo : Tony Morgan Studio.
Un point d’inflexion majeur est identifié dans la performance Auction, au milieu des années 1970. En mettant en vente ses propres œuvres et effets personnels avant de disparaître, Morgan opère un geste radical que Tatot interprète comme une rupture avec le marché de l’art. Cette action, à la fois critique et performative, cristallise les tensions déjà présentes dans son travail.
La fin de la conférence aborde les années ultérieures, durant lesquelles l’artiste, plus discret, poursuit néanmoins une activité soutenue. Installé notamment à Genève, il développe une production plus intime, tout en continuant à interroger les mécanismes de légitimation artistique. Tatot souligne que, malgré une moindre visibilité, Morgan n’a jamais cessé de produire ni d’expérimenter.
En conclusion, l’intervention de Claude-Hubert Tatot met en évidence la difficulté de saisir l’œuvre de Tony Morgan à travers les catégories traditionnelles de l’histoire de l’art. La diversité des médiums, la mobilité des pratiques et la dimension critique de son travail contribuent à en faire un objet d’étude complexe. Toutefois, cette hétérogénéité ne relève pas d’une dispersion, mais d’une logique cohérente fondée sur la remise en question constante des cadres de l’art. Elle permet de restituer la richesse d’un parcours qui échappe aux classifications simplificatrices et invite à repenser les outils d’analyse de l’histoire de l’art face à des pratiques fondamentalement transversales.
Jacques Magnol
« Tony Morgan – Visions Visible – Invisible »
Conférence. Claude-Hubert Tatot
Historien de l’art, président du TMSTUDIO.
17,10.25
Fonds municipal d’art contemporain



