
Les archives Eranos, laboratoire de l’anarchétype. Vue partielle de l’exposition. Photos: Jacques Magnol.
Il y a quelque chose d’un peu magique dans la façon dont les grandes découvertes arrivent. Pas par calcul, pas par méthode, mais par hasard — ce hasard que Zoe A. Keller appelle pudiquement « exploration pure ». En 2014, cette jeune chercheuse genevoise effectue un stage à l’Institut Warburg de Londres, temple discret de l’histoire de l’art niché dans Bloomsbury. Sa mission ? Contribuer à la colossale numérisation d’une collection de 350 000 photographies, en attribuant à chaque image une date, une provenance, un contexte. Un travail de fourmi, méthodique, répétitif — et pourtant décisif.
Car c’est en errant entre les rayonnages, à la recherche d’indices pour dater un artefact mésopotamien ou identifier un motif archéologique, que Keller tombe sur une série de grandes boîtes d’archives grises, rangées sur une étagère poussiéreuse. Une centaine de boîtes, toutes identiques, portant des titres étranges et envoûtants : Arbre de vie, Symbolisme du serpent, Ouroboros, La Grande Mère, Dragon et baleine. Elle les ouvre. À l’intérieur : des milliers d’images en noir et blanc — reproductions de sculptures mésopotamiennes, de manuscrits médiévaux, de mandalas tibétains, de peintures de sable navajo, de schémas alchimiques. Plus de trois mille photographies agrafées sur des cartons verts ou bruns, dormant là depuis des décennies, séparées du reste de la collection, comme oubliées.
Ce sont les archives Eranos.
Un monde enfoui, une obsession tenace
Qui était derrière cette collection ? Une femme, Olga Fröbe-Kapteyn, qui entre 1930 et 1950, depuis sa maison du Tessin, a réuni ces milliers d’images sous l’impulsion intellectuelle de Carl Gustav Jung. L’idée : constituer une bibliothèque visuelle des archétypes, ces grandes figures universelles que Jung croyait inscrites dans l’inconscient collectif de toute l’humanité — le héros, la mère, le labyrinthe, la croix, le serpent. Les images ne sont pas classées par époque ni par région d’origine, mais par thème archétypal. Une figurine crétoise et un masque balinais peuvent ainsi voisiner dans la même boîte, réunis par leur commune appartenance à la catégorie « Grande Mère ». Une logique qui dit tout d’un projet à la fois fascinant et profondément ambigu.
Keller est saisie. Mais son stage ne lui laisse pas le loisir de s’y attarder. Elle referme les boîtes, repart en Suisse, et emporte avec elle ces images dans un coin de sa mémoire. « C’est quelque chose qui est resté dans ma tête », dit-elle simplement. Pendant cinq ans, les archives Eranos continuent de la hanter.
La rencontre qui change tout
En 2019, à la HEAD — Genève, où elle travaille comme assistante pédagogique, Keller assiste à la présentation d’une artiste invitée : Batia Suter, néerlandaise, figure singulière dont la pratique repose entièrement sur les images trouvées. Suter collecte, assemble, réarrange des centaines de photographies selon des logiques formelles et intuitives, créant des collisions visuelles qui font affleurer des sens inattendus. « Quand j’ai vu son travail, je me suis dit : voilà la personne avec qui je pourrais aborder cette collection. »
La proposition est faite, acceptée. Commence alors une aventure au long cours, jalonnée d’allers-retours à Londres, interrompue brutalement par la pandémie — Keller confinée à Genève, Suter bloquée à Amsterdam, les archives inaccessibles à Londres — puis reprise, obstinément, dès que possible. Keller commence par reproduire seule quelque huit cents images, qu’elle transmet à Suter. Les deux femmes choisissent ensuite ensemble, assises face aux boîtes ouvertes, sans grille préétablie. « Oui, non, oui, non. C’est très intuitif. »
La sélection finale tiendra compte de l’espace d’exposition — le Centre de la photographie Genève, dont la directrice Danaé Panchaud a accepté d’accueillir le projet — et des récurrences visuelles que Suter repère entre les images, sa marque de fabrique. À cela s’ajoute une idée venue de Suter elle-même : plonger dans ses propres archives personnelles pour en extraire des images d’objets manufacturés à la même époque que la collection Eranos — appareils photographiques, machines, objets industriels. Mettre en tension deux mondes contemporains l’un de l’autre mais radicalement opposés : d’un côté, l’industrialisation triomphante de l’après-guerre ; de l’autre, ces cercles intellectuels du Tessin qui lui tournaient le dos, rêvant de retour à la terre, de végétarisme, de spiritualité. Une même époque, deux vitesses, deux visions du monde.
Quand l’archive résiste à ses propres catégories
Mais le projet ne se limite pas à une belle exposition d’images rares. Ce qui anime profondément Keller, c’est une question théorique aussi simple qu’explosive : peut-on aujourd’hui regarder ces archives sans en reproduire les angles morts ? Car les archives Eranos sont indissociables de Jung — et Jung est une figure problématique. Son antisémitisme, ses ambiguïtés politiques pendant la guerre, son universalisme qui écrase les différences culturelles sous prétexte de trouver ce qui unit l’humanité : tout cela imprègne la collection, en conditionne la logique.
C’est la lecture de Frantz Fanon qui ouvre une voie de sortie à Keller. Ce psychiatre martiniquais, engagé dans la lutte pour l’indépendance algérienne, avait critiqué Jung avec une précision chirurgicale : l’inconscient collectif n’est pas inné, il est acquis. Il est culturel, historique, façonné par les récits qu’on nous transmet, les images qu’on nous montre, les structures de pouvoir dans lesquelles on grandit. Les archétypes ne sont pas universels : ils sont le produit de conditions situées, souvent de dominations imposées.
À partir de cette fracture, Keller forge son propre concept : l’anarchétype. Un néologisme construit sur la tension entre archétype et anarchie — non pas au sens du chaos, mais au sens que lui donnent des penseurs comme David Graeber : des formes d’organisation horizontales, fondées sur le consentement, le dialogue, la négociation permanente. Là où l’archétype jungien cherche à unifier, à clore, à hiérarchiser, l’anarchétype embrasse la contingence, la différence, l’instabilité productive. Il ne s’agit plus de chercher ce que toutes ces images ont en commun — mais de voir ce que leurs frictions, leurs désaccords, leurs irréductibles singularités peuvent nous apprendre.
Sept ans pour une exposition
Le résultat de tout ce travail est visible depuis le 19 février au Centre de la photographie Genève, dans une exposition intitulée Uqbaroxy. Les archives Eranos, laboratoire de l’anarchétype. Sept ans se sont écoulés depuis que Keller a soumis l’idée à Batia Suter. Sept ans de recherche, de voyages, de confinement, de négociations avec les institutions, de réflexions théoriques, de sélections et de resélections.
Ce que l’exposition donne à voir, c’est une archive ressuscitée — mais pas restaurée dans son état d’origine. Les images d’Eranos y sont redistribuées selon une autre logique : non plus celle de l’universel jungien, mais celle de la relation, du dialogue entre différences, de la mise en tension plutôt que de la synthèse. Batia Suter y déploie sa pratique de l’assemblage ; Keller y apporte sa rigueur intellectuelle et son essai théorique. Deux pratiques qui ne se fondent pas l’une dans l’autre, mais se touchent — et c’est précisément dans cet entre-deux que quelque chose de nouveau devient visible.
Interview de Zoe A. Keller, 24 avril 2026. Jacques Magnol.
Note: Ne vous laissez pas intimider par l’appareil conceptuel qui sous-tend le projet. L’exposition elle-même est avant tout une expérience visuelle — et une expérience de la surprise. Les images des archives Eranos ont cette qualité rare de parler simultanément à l’œil et à quelque chose de plus enfoui : on reconnaît sans savoir exactement quoi, on est attiré sans comprendre pourquoi. Batia Suter, dont le sens de l’assemblage tient autant de la poésie que du commissariat d’exposition, a veillé à ce que la densité ne vire jamais à l’accumulation pesante. On circule, on s’arrête, on revient en arrière. On tombe sur une figurine chypriote du IVe siècle avant notre ère qui semble regarder, à travers la salle, un appareil photographique des années 1940. Et l’on comprend, sans qu’on ait eu besoin de lire une seule note de bas de page, que c’est exactement de cela qu’il s’agit : ce que les images font quand on cesse de leur imposer ce qu’elles doivent signifier. J. M.
Uqbaroxy. Les archives Eranos, laboratoire de l’anarchétype,
Zoe A. Keller et Batia Suter
Centre de la photographie Genève
Prom. des Bastions 8
1205 Genève
jusqu’au 9 mai 2026


