Woyzeck sous de tristes tropiques

 Woyzeck

Avec une version métissée de Woyzeck de Georg Büchner mêlant, chants, danse et acteurs d’horizons culturels bigarrés,  le metteur en scène russo-italien Andrea Novicov pose que sous le soleil exactement, le fantassin devenu cobaye pour la médecine et meurtrier Woyzeck est toujours cela : un bloc erratique de misère contaminant les esprits, les têtes, les rêves, les désirs et les amours des hommes plus surement que n’importe quelle épidémie. Tout est alors brouillé dans leur vision, leurs paroles. Comme des millions de personnes laissées dans le plus extrême dénuement dans l’hémisphère sud, le soldat Woyzeck n’a que des mots ritournelles, carbonisés jusqu’à  l’os, remâchés à  l’infini, pour désigner sa condition et celle de ses proches : « Pauvres gens que nous sommes ». Devant l’inhumaine et universelle fatalité sociale rendue encore plus crainte de nos jours à  l’ère de la mondialisation et des restructurations laissant exsangue les communautés d’ici et d’ailleurs, la figure de l’opprimé n’est plus que l’horizon d’un cri armé et bientôt déchirant ses propres entrailles qu’éclaire quelques rares moments de lucidité au coeur d’une divagation mortifère.

Entretien avec Andrea Novicov, par Bertrand Tappolet

Actualité de l’exploitation
Il faut dire que l’actualité politique de ce texte ne s’est jamais démentie : le petit soldat Franz Woyzeck, rendu fou par les coercitions militaire, médicale et religieuse, conduit au meurtre de sa maîtresse, dont il a très jeune enfant, comme à  un geste principiel, peut-être vu comme un écho du lumpen prolétariat. Anti-héros par excellence, Woyzeck ne se résout néanmoins pas à  sa propre néantisation lorsqu’il est dépossédé de ce qui lui est le plus cher, son amour, par un Tambour-Major. Et la façon qu’a Büchner d’avancer son récit sans explication psychologique superflue, hisse le drame jusqu’à  la tragédie avec, dans le rôle du destin, la raison bourgeoise triomphante. « L’individu n’est qu’une écume sur la vague, la grandeur un pur hasard, la souveraineté du génie une pièce pour marionnettes, une lutte dérisoire contre une loi d’airain, la connaître est ce qu’il y a de plus haut, la maîtriser est impossible », écrit le dramaturge à  sa fiancée en mars 1834.

« C’est une pièce aux dimensions si vastes qu’elles permettent de relire le monde en fonction du temps et de l’histoire, souligne Andrea Novicov. Il faut retrouver le cri que l’on a envie d’émettre en consonance avec celui de ce fantassin exploité devenu cobaye de laboratoire. D’où l’envie de se confronter à  l’hémisphère Sud de la planète Où se situe 60% de l’humanité âgée de moins de 25 ans. C’est une énergie gigantesque qui n’a dans sa majorité aucune possibilité de trouver de l’espace pour survivre, vivre. Cette humanité qui traverse la Méditerranée afin de trouver cet espace. Tout en rencontrant la mort dans les flots. Il se dégage une quasi impossibilité d’échafauder ses propres rêves, encore moins de les vivre. Si cette énergie ne trouve son chemin, elle devient autodestructuction, rage, violence. La version proposée de l’oeuvre inachevé de Büchner se situe sous d’utopiques tropiques. Dans les Caraïbes, le soldat Woyzeck est au service d’une armée néo coloniale d’occupation, qu’elle se décline en simples touristes, coopérants ou entrepreneurs. Avec l’arme de l’argent, les indigènes se mettent au service de cette puissance. Marie, l’épouse de ce fantassin perdu se met ainsi à  collaborer avec les tenants d’un nouvel ordre mondial. »

Bertrand Tappolet

 

Woyzeck, de Georg Büchner, mise en scène d’Andrea Novicov, Cie Angledange.

Théâtre Forum Meyrin, du 20 au 24 janvier 2009
Théâtre Arsenic Lausanne, 27 janvier au 1er février 2009
Théâtre Benno Besson Yverdon, 4 février 2009
Théâtre Populaire Romand. Du 6 au 12 février 2009

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