Quand Lancelot libère une ville qui ne veut pas se libérer

La saison du théâtre des Marionnettes de Genève se termine magistralement avec la mise en scène empreinte d’humour et de poésie de L’Opéra du Dragon par Johanny Bert, qui, jusqu’au 26 mai, pose des questions décisives énoncées par Heiner Müller : les hommes sont-ils faits pour la liberté ? Ont-ils le courage de s’émanciper des régimes totalitaires et à quelles conditions ? La pièce interroge, aussi, la place que nos sociétés font encore à l’utopie, le crédit qu’elles accordent aux perspectives de bonheur collectif.


Rencontre avec Johanny Bert, metteur en scène

Quel est, à vos yeux, la qualité d’action scénique de l’écriture de l’auteur ?

Johanny Bert : L’écriture de Heiner Müller nous offre une trame dans laquelle tout se dit en peu de mots, de façon presque lapidaire, nécessaire, comme le squelette dramaturgique essentiel. Il n’a pas écrit une réduction de la pièce de Schwartz. Il a porté son regard personnel, historique sur cette fable ancienne qui semble être immémoriale et de tous les temps. La pièce a traversé les générations en convoquant un langage simple, poétique, qui laisse la place à l’action et à l’image interprétative.

Sur la brûlante actualité de ce texte, qui parle de soumission volontaire.
Müller vient nous poser quelques questions décisives : les hommes sont-ils faits pour la liberté ? Ont-ils le courage de s’émanciper des régimes totalitaires et à quelles conditions ? La pièce interroge, aussi, la place que nos sociétés font encore à l’utopie, le crédit qu’elles accordent aux perspectives de bonheur collectif.

Vous prolongez au plateau plusieurs types de présence et interrogez l’exercice même de la démocratie.
Sur la scène, évoluent et dialoguent en permanence quatre langages, qui sont aussi quatre formes de présence : les figures marionnettiques (foule d’individus similaires, uniformément privés de corps, dont n’émergent que quelques identités singulières) ; trois acteurs manipulateurs, qui donnent les impulsions physiques et prennent en charge la partition gestuelle des marionnettes ; une actrice-récitante qui interprète toutes les voix des personnages ; un musicien qui, entouré de ses nombreux instruments, entrelace sa partition sonore à celle des mouvements dramatiques, chorégraphiques et vocaux.Dans ces interactions multiples, s’offre alors au spectateur une vision, en acte, non pas de la finalité de l’Histoire (pouvons-nous croire au Sauveur, à l’avènement d’un monde définitivement meilleur ?), mais de sa fabrique démocratique, dans la (re) négociation permanente du contrat qui lie ceux à qui ils délèguent leurs pouvoirs. Il y a aussi tout un questionnement sur l’origine de la parole, des corps qu’elle traverse, et des représentations qu’elle conditionne.

Le corps de l’individu qui se sacrifie au nom du “bien commun” est aussi au centre de Philoctète, autre pièce de Heiner Müller. Un corps démythifié et réduit à ses souffrances corporelles comme celui de Lancelot dans L’Opéra du dragon. Comment avez-vous travaillé ce corps souffrant qui traverse la pièce ?
A mes yeux, Lancelot est la représentation archétypale du héros tiraillé entre devoir et amour que l’on sort du sac quand on en a besoin. D’où l’idée de l’emballer sous vide au début de la pièce, de l’en faire sortir par nécessité, avant qu’il retourne dans sa housse plastique à la fin. C’est la seule marionnette fabriquée avec un corps entier visible pourvu de ses articulations et qui n’est pas sous un “tissu masque”.
Côté matière, il donne l’impression d’être frêle, fragile, mince. Etant plus lourd et faisant du bruit lors d’une chute, il est souvent articulé, manipulé par deux acteurs, comme s’il était accompagné, soutenu presque par eux. Voici une sorte de fantoche dont l’héroïsme n’est convoqué que pour mieux l’étouffer une fois accomplie la mission de délivrer la population du règne dictatorial du dragon. Comme souvent chez Müller, l’histoire des Vainqueurs est le résultat d’un mensonge qui ignore les sacrifices exigés et le héros est instrumentalisé à des fins politiques.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

L’histoire

Il était une fois un peuple qui, de lui-même, s’était placé sous l’empire d’un dragon par crainte du choléra. En contrepartie, le monstre réclame chaque année son tribut de chair fraîche que les citoyens livrent sans frémir sous la forme d’une jeune fille sacrifiée, la charmante Elsa cette fois-ci. Lancelot, un chevalier démuni, parviendra-t-il à la sauver ? Monsieur le Dragon est un monarque tout-puissant, régnant sur les politiques, arbitrant la justice et manipulant les médias. Le héros, mélange de Lancelot et d’Héraclès, a la lourde tâche de “libérer une ville qui ne veut pas se libérer”. Conte théâtral, concentré mythologique et fable politique, L’Opéra du dragon de Heiner Müller impressionne par sa sobriété incisive et son inventivité constante. Plus de quarante ans ont passé depuis l’écriture en 1968. Le texte est pourtant le miroir de nos sociétés actuelles, uniformisées, formatées, aveuglées. Le spectacle nous donne à voir notamment une scène durant laquelle la vidéosurveillance de tous les villageois permet au Monstre dictateur repérer un résistant. Le despote que tout un jeu sur les lumières et l’obscurité de ses yeux, vu comme de menaçantes cavernes, rend singulièrement inquiétant porte un costume évoquant un grand prêtre, voire le leader d’une secte.

L’Opéra du dragon.

Théâtre des Marionnettes de Genève
3 Rue Rodo | 1205 Genève
Réservations : 022 807 31 07

Texte : Heiner Müller (traduction de Renate et Maurice Tazman)
Mise en scène : Johanny Bert assisté de : Antoine Truchi
Interprétation : Maïa Le Fourn, Pierre Yves Bernard, Maxime Dubreuil et Christophe Noël.

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