Maternités monstrueuses de Louise Bourgeois à Lady Gaga

"Maman", Louise Bourgeois, Place Neuve, Genève

Maman, l’œuvre la plus connue de Louise Bourgeois, est installée sur la Place Neuve à Genève pour une brève halte lors d’un voyage qui l’aura amenée à se poser aussi à Berne et à Zurich avant de rejoindre la Fondation Beyeler près de Bâle.

C’est à sa mère restauratrice de tapisseries, qui retissait sans cesse des toiles à la manière d’une araignée, que Louise Bourgeois a dédiée cette allégorie de la maternité, portant sous son corps six œufs ciselés dans le marbre, contenus dans un réceptacle de fer.  À la question « L’araignée, pourquoi l’araignée ? », Louise Bourgeois a répondu sur le cartel qui accompagnait la première exposition : « L’araignée est une Ode à ma mère. Elle était ma meilleure amie. Comme une araignée, ma mère était une tisseuse. Ma famille tait dans le commerce de la restauration de tapisserie, et ma mère était responsable de l’atelier de restauration. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences sympathiques qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques diffusent des maladies et pour cela ils ne sont pas tolérés. Ainsi, les araignées sont utiles et protectrices, exactement comme ma mère. »

Les huit pattes frêles, fragiles et vulnérables de cette mère contrastent avec l’aspect inquiétant de l’insecte dont l’image est à l’origine des phobies humaines les plus communes. Ce rapport entre la force et la fragilité est une constante dans l’œuvre de Louise Bourgeois et une mère portant ses œufs ou accompagnant ses petits peut être terrifiante dans certaines circonstances. Du haut de ses pattes de près de dix mètres, la vocation prédatrice de cette araignée protectrice ne manque pas de venir à l’esprit et de superposer l’image du drame.

À ce stade nous pourrions remplir des volumes entiers retraçant l’histoire du symbolisme pour accompagner une telle œuvre dans l’enceinte sacrée d’un musée, nos spectateurs s’imagineraient alors « savants » et « cultivés », mais ils n’auraient eu accès qu’à une seule condition de réception : celle imposée par l’institution.

Nous sommes “nés comme ça”

« Ooo il n’y a aucune autre voie* » Imaginons que la sculpture de Louise Bourgeois prenne soudainement vie, que les œufs éclosent dans un bain de sang, protégés par l’amour de la mère comme dans le clip Born this Way de Lady Gaga. Dans son « Manifeste de la mère des petits monstres » la pop-star exprime bien sa maternité avec la même monstruosité que celle qui émane de l’œuvre de Louise Bourgeois. A l’angoisse initiale cède le soulagement de la naissance, la joie et la naissance d’une nouvelle espèce d’êtres humains, espèce « éternelle et infinie », d’être née et à renaître par soi-même, sans jugement, sans préjugés. Le clip fait référence à l’ « Éternel Retour » de Nietzsche : « Mène ta vie en sorte que tu puisses souhaiter qu’elle se répète éternellement ». Alors que cette naissance survient, celle de l’espèce du Mal lui fait face. Deux « forces ultimes ». Et la mère de l’espèce parfaite de se demander : « Comment protéger quelque chose de si parfait, sans avoir recours au Mal ? »


Born this Way. Lady Gaga

Certes, chez Lady Gaga l’extériorisation de la monstruosité est différente de celle mise en œuvre par Louise Bourgeois. Lady Gaga, pour parler à ses Little Monsters,  dévoile sa maternité en s’appuyant sur la pensée de Nietzsche dans son rôle de Mother Monster : « Penser l’éternel retour serait alors l’état maximal de la puissance humaine ; c’est par cette pensée assumée jusqu’en ses ultimes conséquences qu’advient le surhomme. En ce sens, la volonté de puissance découle de la pensée de l’Éternel Retour. » Lady Gaga dédie cette chanson à tous ceux qui ressentent l’insécurité et la dévalorisation de soi que provoquent les discours racistes et discriminatoires actuellement dominants dans nos sociétés.

Grâce à sa position de super-star, Lady Gaga s’affranchit des codes académiques pour inviter ses fans dans un espace sensoriel créatif. Dans ce développement, Born this Way propose donc plus qu’une interprétation alternative au discours académique qui aurait accompagné une telle œuvre dans le cadre muséal. La pop culture démontre ainsi une capacité d’interprétation de l’histoire de l’art et de l’art contemporain beaucoup plus accessible que celle de la critique classique. L’efficacité esthétique est également bien plus puissante dans le clip vidéo que dans le cadre intellectuel où la condition de réception est imposée.
Quelle expérience esthétique aussi inouïe que puissante aurait permise l’association de  Maman et de la projection de Born this Way sur la même Place Neuve !

Jacques Magnol et Yi-hua WU

 

Note: * « Ooo il n’y a aucune autre voie » Refrain de Born this Way. Lady Gaga.

 

montage de la sculpture

Montage de la sculpture à Genève. Photo Jacques Magnol

 

« Maman » de Louise Bourgeois en tournée

Louise Bourgeois, Maman, 1999, Bronze avec patine de nitrate d’argent, acier inoxydable et marbre, 927,1 x 891,5 x 1023,6 cm, Collection privée. Edition de six avec une épreuve d’artiste.
Berne, Bundesplatz, 24 mai – 7 juin 2011 // Zurich, Burkliplatz, 10 juin – 31 juillet 2011 // Genève, Place de Neuve, 3 août – 28 août 2011

En 1993, Louise Bourgeois expose pour la première fois sa première araignée de grand format au Brooklyn Museum de New York. La même année elle que Louise Bourgeois représente les États-Unis au pavillon américain de la Biennale de Venise.

La nuit à Berne
Installationsansicht: Bundesplatz, Bern mit Maman, 1999 
Bronze mit Silbernitratpatina, Edelstahl und Marmor 
927,1 x 891,5 x 1023,6 cm
 Sammlung The Easton Foundation, courtesy Hauser & Wirth and Cheim & Read
 Foto: Alberto Venzago

Installationsansicht: Bundesplatz, Bern mit Maman, 1999
Bronze mit Silbernitratpatina, Edelstahl und Marmor  
927,1 x 891,5 x 1023,6 cm 
 Sammlung The Easton Foundation, courtesy Hauser & Wirth and Cheim & Read
 Foto: Alberto Venzago

Louise Bourgeois (1911–2010) a été l’une des plus grandes personnalités artistiques de notre temps, l’une des plus influentes aussi. Elle aurait fêté ses 100 ans le 25 décembre 2011. À cette occasion, la Fondation Beyeler expose une sélection concentrée de son oeuvre. En préfiguration de cette exposition, et en guise de point culminant, elle présente sa célèbre sculpture d’araignée Maman (1999) sur la Bundesplatz de Berne, la Burkliplatz de Zurich ainsi qu’à Genève. « Maman » pourra ensuite être vue au Berower Park de la Fondation Beyeler à Riehen / Bâle pendant toute la durée de l’exposition (3.9.2011- 8.1.2012)

La statue de bronze, aussi fascinante que menaçante, de Louise Bourgeois représentant une immense araignée intitulée Maman est une oeuvre clé pour la compréhension de son oeuvre. Depuis les années 1940, elle a représenté ces animaux sous forme de dessins, de gravures ou de sculptures. La plus grande de ces dernières est Maman, une oeuvre monumentale dont les dimensions sont de 927,1 x 891,5 x 1023,6 cm.

Maman est une sculpture complexe, aux niveaux de signification multiples. Il s’agit d’une part d’un hommage à la mère de l’artiste, restauratrice de tapisseries à Paris et qui ne cessait, telle l’araignée, de réparer ses toiles. Louise Bourgeois voit d’autre part dans l’araignée un symbole suprême de l’histoire infinie de la vie, dont le principe est de se renouveler constamment. Maman de Louise Bourgeois constitue donc un monument commémoratif grandiose à l’existence du changement. L’aspect la maternité apparaît également avec évidence dans le fait que l’araignée est représentée sous la forme d’une mère : sous son corps, elle porte dix oeufs ciselés dans le marbre, contenu dans un réceptacle réalisé en fil de fer.

Installationsansicht: Bürkliplatz, Zürich mit Maman, 1999 
Bronze mit Silbernitratpatina, Edelstahl und Marmor
  927,1 x 891,5 x 1023,6 cm
 Sammlung The Easton Foundation, courtesy Hauser & Wirth and Cheim & Read
 – Foto: Mark Niedermann

 

Louise Bourgeois

À l’infini

Hommage à l’occasion du centenaire de la naissance de l’artiste

Fondation Beyeler, 3 septembre 2011 – 8 janvier 2012

À l’occasion du centenaire de la naissance de Louise Bourgeois, la Fondation Beyeler présente une exposition qui, à travers une vingtaine de pièces, dont des sculptures datant de toutes les décennies, offre une superbe sélection de son oeuvre et traite de thèmes centraux de sa création : son intérêt pour d’autres artistes, le travail sur sa propre biographie et la transposition d’émotions en objets d’art, principalement dans ses légendaires Cells.

On peut voir dans cette exposition Passage Dangereux (1997), la plus grande Cell  que Louise Bourgeois ait jamais créée. Parallèlement à des oeuvres et à des séries d’oeuvres provenant de remarquables musées et collections particulières, comme The Insomnia Drawings (1994–1995) par exemple, l’exposition contient des travaux plus récents — dont le cycle tardif À l’infini (2008) –, qui n’ont encore jamais été présentés au public. On associera à ses créations des ensembles d’oeuvres d’artistes de la Collection Beyeler qu’elle a personnellement connus et avec lesquels elle a entretenu une relation privilégiée, comme Fernand Léger, Francis Bacon et Alberto Giacometti.

 

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Publié dans arts, pop culture
4 commentaires pour “Maternités monstrueuses de Louise Bourgeois à Lady Gaga
  1. mistergaga dit :

    Ce clip est le plus grand succès actuel et le designer William Ivey Long a aussi créé une robe araignée inspirée de Louise Bourgeois pour Lady Gaga.

  2. Aude dit :

    Oui, il pourrait aussi être question d’autres fils tendus autour du financement de la culture problème évacué dans cet exemple par toute les actions de communication autour de cet événement soit dans les médias généralistes soit dans des blogs spcialisés dans la culture comme Genève Active.
    Ici le financement d’un tel projet entre la Fondation Beyeler, des mécènes et JTI. Il suffit de taper ces mots sur un moteur de recherche pour trouver le communiqué de presse de la Fondation Beyeler pour vérifier ce point. Puis taper à nouveau les noms des financeurs dans le moteur de recherche et on a les réponses. D’ailleurs ces jours, la discussion fait rage sur ce genre de recherche des faits sur un site de micro-blogging avec des spécialistes français de la culture. Mais en Suisse on trouve ceci dans des recherches non diffusées ou discutées sur le net ou dans des débats. Ici même à Culture Active on dissocie les deux sujets économie vs esthétique et esthétique de la réception, on sait très bien comment: en observant, comparant… mais pas forcément pourquoi. Donc mon commentaire serait donc pourquoi ?
    Ah oui, je vais voir l’araignée, j’adorre!

  3. GenèveActive dit :

    A Aude : La fondation n’a pas caché l’aspect promotionnel du « tour de Suisse » de la sculpture de Louise Bourgeois. L’interdépendance entre la création et le marché a toujours existé, sans marchand pas d’œuvre et donc pas d’artiste. La relation marché / académie / artistes-producteurs fonctionne empreinte d’ironie et d’hypocrisie. Il est de bon ton de ne pas parler de l’économie de l’art, et cette relation paradoxale entre le marché et le coté intellectuel de la création est la cause d’une injustice faite aux artistes. L’idéologie qui prône hypocritement l’obligation de charité pour la culture s’inscrit dans le contexte d’un dispositif culturel institutionnel qui ne fonctionne plus, dans un système de production d’un art qui crée une hiérarchie sociale; royaume des illusions pour certains, des désillusions pour d’autres. L’art qui n’est plus seulement un produit social est devenu un produit commercial qui génère sa propre économie. C’est une réalité à laquelle nous ne sommes pas obligés d’adhérer.

  4. Pierre-Alain dit :

    Je trouve cette sculpture grandiose. J’ai fait une vidéo aérienne avec un petit drone sur la place de Neuve. La vidéo est visible ici:
    http://www.youtube.com/watch?v=NUtebQsQl40

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