Les particules libres d’un cinéma expérimental

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“Free Radicals”

 

Entre amis

Quelle émotion de retrouver à la terrasse d’un café new-yorkais entre Bière Corona et jus d’agrumes les aujourd’hui les super papys de l’expérimental, Peter Kubelka et Jonas Mekas on se souvient que l’Autrichien Kubelka avait sérieusement poussé les portes de la perception hors de leurs gonds. Il souhaitait ainsi affirmer l’insignifiance narrative du contenu visuel, et favoriser un rapport sensoriel du spectateur aux photogrammes et aux sons à travers ses films métriques composé d’une phrase musicale répétée en boucle et continu.

John Mekas, lui, est issu des quartiers populaires new-yorkais. A en croire Michael Snow, les artistes de cette origine n’étaient guère fréquentés par la scène artistique en vue notamment du temps d’Andy Wahrol. Excepté pour de rares projections du pape du pop art dans une salle dont la programmation était assurée par Jonas Mekas. Un lieu fort fréquenté, selon Jonas Mekas, alors que le cinéaste expérimental new yorkais Ken Jacobs affirme, lui, qu’il ne réunissait en moyenne qu’une dizaine de personnes par séance, toutes cinéastes.

Lituanien d’origine est le passeur de ce cinéma expérimental, Jonas Mekas parle peu, mais se révèle à travers des extraits de “Lost Lost Lost” (1976) réalisé avec son frère. Toute sa vie il se souviendra de ce jour de 1944 où il est pris par les nazis et déporté dans un camp de travail près de Hambourg, dont les deux frères réussiront à s’évader. Il crée en 1955 la revue “Film Culture” et défend dès 1959 dans ses articles du “Village Voice“, l’idée d’une Nouvelle vague étatsunienne. Ce rêve de cinéma indépendant échoue. Cofondateur de la Film Makers’ Cooperative en 1962, il devient le principal animateur du cinéma underground.

Les deux frères Mekas émigrent en 1949 à New York. En traversant plusieurs petits métiers, Mekas filme à l’aide d’une Bolex 16. Il contemple ce quartier Brooklyn, Williamsburg, où il est installé avec son frère Adolfas. “Ces gens-là attendent, comme en transit. Ils ne comprennent pas encore qu’ils ne reviendront jamais dans leur pays d’origine”, dit-il. Il observe attentivement les mariages, la misère, l’errance, la solitude. Confusément, il initie là une forme de journal. “La période que je décris à travers ces six bobines de film fut une période de désespoir, de tentatives pour planter désespérément des racines dans cette terre nouvelle, pour créer des souvenirs. À travers ces six douloureuses bobines, j’ai essayé de décrire les sentiments d’un exilé, mes sentiments pendant ces années-là. Elles portent le nom de “Lost, Lost, Lost“, titre que nous voulions donner, mon frère et moi, à un film que nous voulions faire en 1949 et qui aurait suggéré notre état d’âme en ces temps-là. Le film décrit l’état d’esprit d’une “personne déplacée” qui n’a pas encore oublié son pays natal mais qui n’en a pas encore “gagné” un nouveau. La sixième bobine est une transition, elle montre comment nous commençons à respirer, à trouver quelques moments de bonheur.

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“Free Radicals”

Sous la surface des images

Les balises fondamentales du cinéma expérimental des origines sont, elles, vite expédiées. Ainsi de “Meshes of the Afternoon” (“Mailles de l’après-midi“, 1943), œuvre maîtresse du genre à la fois film noir et essai supposé surréaliste sur le double signé Maya Deren qui incarne le rôle principal, on ne voit que de rares extraits. Co-réalisé au côté d’Alexander Hammid, l’opus convoque des effets de caméra pour traduire une réalité ou songerie – on ne sait trop – mise en boucle. On suit l’expérience d’une jeune femme vivant à plusieurs reprises une scène identique avec désirs, réminiscences et rêves différents. La concision du montage et le scénario qui enchainent les objets symboliques et archétypaux (couteau, miroir, clé) fait de cette production, une étude raffinée de la psychologie humaine. « La spécificité de l’art est qu’il n’est pas simplement une expression, par exemple de la douleur, ni une impression de la douleur. C’est une forme qui crée de la douleur – ou tout autre contenu émotionnel », souligne Maya Deren. Pou elle, pas de douze, le cinéma est une « composition dans le temps plutôt que dans l’espace, ce qui est essentiel. De ce point de vue, je dirai que sur le plan structurel, il est beaucoup plus comparable à des arts temporels tels que la poésie. »

Est retenue au montage final, “Une Oeuvre” (1968) de Maurice Lemaître qui, en interview, se révèle insupportable de prétention. Cet artiste, réalisateur, poète français, est une des figures du lettrisme (Mouvement Lettriste) d’après-guerre et des années 1950 avec Isidore Isou. Pour lui, « la seule critique définitive est la création. » En 1949, il entre au mouvement libertaire et débute une carrière de journaliste en écrivant dans le journal de ce mouvement. Au début de 1950, il rejoint le groupe d’avant-garde lettriste et crée simultanément deux revues : Front de la Jeunesse et Ur, l’une politique, l’autre littéraire et picturale, qui reste comme le Minotaure du lettrisme. On a aussi des extraits rares comme cette scène filmée en 1956 dans un jardin avec un Hans Richter, Peggy Guggenheim et Marcel Duchamp.

Le cinéaste Michelangelo Antonioni qui a fait ses débuts dans le néoréalisme explique en 1964 : « Sous l’image qui est montrée, nous savons qu’il en existe une autre, plus fidèle à la réalité. Et sous cette deuxième image, s’en trouve une troisième, puis une quatrième. Et ainsi de suite jusqu’à la véritable image de la réalité, absolue, mystérieuse, que personne ne verra. Ou jusqu’à la dissolution de la réalité. C’est pourquoi le cinéma abstrait aurait un sens. »

Bertrand Tappolet

Free Radicals. Une Histoire du cinéma expérimental de Pip Chodorov.Cinéma Spoutnik, Genève. 26 avril, 20h. Rens. : www.spoutnik.info

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