Les damnés de la terre dansent sur les vêtements des absents

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“Tauberbach” d’Alain Platel, photos Chris van der Burght

 

Quotidien démuni

Alain Platel reconnaît avoir avec une constance désarmante mis en exergue ce qui le révolte sur la planète. « Ce que je cherche, par le théâtre et la danse, c’est peut-être une nouvelle manière de me rebeller. Ne peut-on pas se révolter, faire preuve de subversion, non en détaillant l’objet de sa rébellion mais en rendant compte d’une joie de vivre qui résiste à la misère et qui nous manque apparemment en Europe. » A l’origine de Tauberbach, un documentaire, Estamira, signé Marcos Prado qui campe un portrait sensible, partagé entre couleur et noir et blanc, d’Estamira. C’est une femme brésilienne de 63 ans qui vit depuis plus de vingt ans sur la décharge de Jardim Gramacho à Rio fermée en 2012 pour cause notamment de pollution environnementale. Estamira souffre de schizophrénie et suit un traitement psychiatrique. On suit cet être balafré par la vie. Mais de son aliénation mentale a surgi une personnalité charismatique traversée de fulgurantes intuitions philosophiques. Ses psychoses recèlent autant de traumatismes intimes qu’une forte cohérence intérieure. Et son geste de forer l’espace avec sa main droite se retrouve dans ce langage des mains si sensible, ductile et expressive chez le chorégraphe et « faiseur de théâtre », comme il aime parfois à se nommer. « Si l’actrice Elsie de Brauw s’est inspirée de ce personnage réel, elle n’avait pas envie de la copier. Ce qui m’a principalement intéressé dans ce personnage d’Estamira, c’est le fait qu’elle avait décidé de vivre dans cette décharge à ciel ouvert. Ce n’est donc pas une physicalité précise ou la pauvreté qui m’a intéressé, mais le fait qu’Estamira ait décidé de s’installer dans un tel endroit, car elle croit pouvoir y vivre une existence plus intéressante et intense et la possibilité de rechercher une vérité. Même si cette femme a des moments de colère incroyables, elle représente une dimension très saine chez un être humain. Je ne le vois ainsi pas comme un être malade ou une schizophrène. » Dans le documentaire, la colère d’Estamira semble parfois permettre de rompre avec ce qui l’enveloppe. Sursaut de l’être, énergie quasi jubilatoire, extatique, la colère peut se révéler chez cet être souvent enragé, emporté, un mode de connaissance de forces telluriques et cosmogoniques à l’œuvre, une manière d’y voir clair.

Alain Platel souligne une communauté de destins au plan des rythmes vitaux entre les humains : « Au fond, la plupart des vies se ressemblent et suivent un cycle relativement simple : se lever, chercher comment on peut s’aimer, dormir, boire, manger, faire l’amour et mourir. Ce qui m’intéresse, en somme, c’est comment chacun, riche ou pauvre, grand ou petit, vit et survit. Je crois que cela résume le sens de ma démarche artistique. » La décharge fut une aberration créée sous la dictature militaire. En 34 ans, Gramacho avec une moyenne de 1000 camions bennes par jour a entassé 250 millions d’ordures réparties sur 130 hectares d’un écosystème fragilisé qu’elle a ravagé pour des siècles. La décharge a massacré la mangrove, pollué la baie, tué les poissons et les crabes. Les pêcheurs de l’endroit ont tout perdu. Le photographe brésilien Vik Muniz a arpenté ce même lieu en 2010 notamment pour un projet artistique avec et en faveur de démunis, les « catadores », qui y travaillaient pour trier les déchets. « J’adore le travail de ce photographe en ce sens où c’est une démarche à laquelle il est possible de m’identifier, souligne Alain Platel. Il est toujours délicat de faire de l’art en s’inspirant de réalités dramatiques et misérables. Néanmoins, je crois que si l’on parvient à monter la force qui en sort et peux nous inspirer ici tant nous sommes privilégiés et gâtés. Souvent nous qui avons trop, voir des personnes évoluant dans des situations difficiles se révèle formateur et inspirant. Si l’art rapporte à cette dimension de résistance, je m’y identifie aisément. Si c’est juste de mettre en lumière le côté misérable de certains endroits de la planète, j’ai davantage de problèmes. »

Si ce qui fait, en partie, l’intérêt des créations artistiques, c’est la façon dont elles éprouvent, interrogent et font évoluer les codes sociaux et de représentations notamment des corps, l’œuvre d’Alain Platel en est un vivant et précieux témoignage.

 

Bertrand Tappolet

Tauberbach, chorégraphie d’Alain Platel. Rens. : www.batie.ch

 

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