Le néo-folk acadien des Hay Babies

A tout juste vingt printemps, le trio cisèle un indie-folk acadien ourlé d’une grâce et pertinence inédites. Vivianne, Julie et Katrine constituent la plus belle espérance d’un Girls Band au talent naturel incroyablement authentique.

 

D’une boulangerie carougeoise les servant comme pâtisserie dominicale au menu de Bars en Fête au plateau plus étendu du fribourgeois Nouveau Monde, le 30 mars, les musiciennes et chanteuses originaires de la province atlantique bilingue du Nouveau-Brunswick, se laissent savourer telles des bronches que nulle vie ou formatage de l’industrie musicale n’auraient encore essoufflées. Par leurs textes, elles nous donnent littéralement à voir des paysages naturels, redessinés ou humains. De l’aube à l’aube, les compositions se font le  sismographe d’un mouvement ultrasensible liant les choses et les êtres qu’il touche par gerbes fines, bouquets de sensations que l’absence et une mélancolie diffuse travaillent en profondeur. Apparu à l’hiver 2011, le groupe excelle déjà en matière d’ambiances et de mélodies, simples et pourtant accrocheuses, aisément mémorisables.

S’exprimant avec l’innocence et la légèreté d’une enfant autant qu’avec la sagesse et la gravité d’une grand-maman, les voix se révèlent claires, dénuées de maniérisme ou de production superfétatoire, inutile pour la narration toujours d’une grande efficacité imagée. Ainsi Tumbleweed inventée par Vivianne Roy autour du « virevoletant », ces tiges ramifiées d’une plante désertique roulant au gré du vent dans l’univers du western en cinémascope, de Sergio Leone à Kelly Reichardt. Julie Aubé, elle, s’est souvenue des ours contemplés depuis sa fenêtre d’enfance pour La Bear Song, ballade cosmogonique où l’hymne malickien à la Nature et la quête d’une harmonie perdue s’installent en creux. Sur des chœurs quasi gospels, voire purcelliens, on entend : « J’suis la fougère. J’suis le bouleau blanc. J’suis la coyote. Celle qui te crie dans l’vent. J’suis la rivière. Celle qui t’coule dans l’sang. » Evidemment, les plantigrades se font aujourd’hui tirer le portait à la carabine lorsque ils pointent une truffe socialisante et affamée dans la compagnie jugée trop étroite des hommes. Lesquels empiètent allègrement sur leur territoire lesté d’exploitations minières aurifères qui virent au désastre écologique en terre canadienne. Il ya aussi le superbe de nostalgie On ne reviendra plus en courant. Puisant lointainement dans le folk nu et sublime de Nick Drake et Alexi Murdoch, se profile un titre à la mélodie pour chair de poule avançant à dos de cheval imaginaire, sur une voix feulante, reverbérée, ralentie, et une musique à la fois épaisse et épurée jusqu’à l’os.

Intime et grand angulaire

Poétesse d’Acadie, Dyane Léger écrit : « l’imaginaire c’est le plus pur du réel ». Se laisser conduire par la fraîcheur native de ce tressage de voix rythmiques, chamaniques, vers ces lignes de vie si profondes qu’elles n’apparaissent qu’intermittentes comme un souffle cristallin ou un lourd battement de cœur. Elles sont promises à un horizon qui s’exhausse au contact des tessitures les plus pures, les plus dénuées de pouvoir intimidant. D’où les rêvent-elles ces voix, leur intense vigueur de sens et d’attention ouvrant sur la libération de l’instant ?

Pour se diriger dans l’écoute d’une heure concertante proprement miraculeuse des Hay Babies, se laisser conduire par le trio banjo, ukulélé et guitare acoustique, où l’élément percussif square dance est un frappé quasi flamenco du pied botté. Et traverser cette circulation de l’attention se recadrant de l’une à l’autre des auteures-compositrices qui font de l’équipartition rêvée par Brecht, une réalité. Nulle voix ni personnalité bien charpentée ne prenant le dessus sur l’autre. On se déboutonne l’oreille, lorsque file l’amour addiction à soupente érotomane d’Obsédée, possible pendant féminin veiné d’auto-ironie au cultissime Ne me quitte pas signé Brel. Côté modulation d’effets, sa parolière Katrine Noël joue de son organe comme d’une pédale wah-wah, ce glissement spectral, chaloupé de la voix, disant le vertige de l’être, sa dépressurisation, lorsque la présence de l’aimé se dissout au fil des tournées menées en char (voiture) : « Comme la doublure de ton manteau. Comme la sueur quand il fait trop chaud. Je serai toujours sur ton dos.»

Peu de parolières depuis Gilles Vigneault habitent leur langue avec une telle sensorialité vibratile, un tel amour et une telle générosité. Nourris de leur quotidien villageois originel, des premiers poètes du chiac que sont les groupes musicaux 1755 et Les Païens ainsi que de l’écrivain Guy Arsenault (Acadie Rock), voici des textes parfois en ce patois vernaculaire géolocalisé au sud-est de la province, mâtine, dans ses cornues, français-canadien et anglais. « Le chiac, c’est un peu notre schwyzerdütsch», glisse dans un sourire malicieux, Viviane Roy. Les trois voix tuilées en choralité évoquent maintes effluves d’un folk nord-américain (Joni Mitchell, Mariee Sioux, Kimya Dason, Tracy Chapman, Joan Baez), anglais (Laura Marling), canadien (Neil Young, Lisa LeBlanc, Martha Wainwright, et Taylor Mitchell, jeune prodige disparue à 19 ans) mâtinées de racines plongeant dans le rock indépendant des années 90 (Joy Division, Nirvana). Du cristallin un brin nasillard au feulement rauque évoquant, de loin en loin, Janis Joplin, leurs tessitures sont étonnement  aimantées par cette part d’elles-mêmes (la terre souvent oubliée en nous), qui mesure la dimension merveilleuse et inquiète conciliée dans ce fait nu d’exister en lien intime avec le paysage pendant une vie. Paléo et Montreux auraient sans doute tort d’en priver leurs grandes scènes.

Bertrand Tappolet

Lire également l’entretien avec Vivianne, Julie et Katrine : Des voix naturelles aux horizons intimes

Les Hay Babies au Nouveau Monde, 3, Place de la Gare, Fribourg, 30 mars, 20h30.www.nouveaumonde.ch ; EP Folio. Rens. : www.leshaybabies.com. Pour écouter des titres du groupe : www.leshaybabies.bandcamp.com.

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2 commentaires pour “Le néo-folk acadien des Hay Babies
  1. Carol Doucet dit :

    Merveilleux texte. Merci !

  2. Henri-Dominique Paratte dit :

    Indie-folk acadien, néo-folk acadien, qu’importe: les Hay Babies, cela décoiffe! Et elles doivent être heureuses d’une critique enthousiaste, un peu intellectualisante et empoulée parfois (la ‘sensorialité vibratile”…) mais riche, les situant bien musicalement, sensible à leurs textes, comme d’ailleurs au chiac et à la poésie acadienne. Avec quelques fort belles photos en prime. Il faut que nos artistes aillent en Suisse pour qu’on leur consacre des articles intéressants. Prouvant bien l’importance de la francophonie. Au passage, un petit détail: les bouleaux,ce n’est pas du boulot…Comme disait Vigneault, tous les bouleaux de la rivière Mingan…s’en rappellent!

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