Il y a des vocations qui naissent d’un éclair. Pour Jonas Noël Niedermann, ce fut littéralement une illumination : à 9 ans, lors d’un séjour à Iittala en Finlande avec ses parents, l’enfant originaire du Val Bregaglia — cette vallée grisonne italophone qui fut aussi celle des Giacometti — reste cloué sur place devant des verriers au travail. Quelque chose se décide en lui, silencieusement mais définitivement.
C’est Myriam Vanderheyden, galeriste genevoise spécialisée dans le verre soufflé, qui nous raconte cette histoire avec la précision passionnée de quelqu’un qui a fait de l’art verrier l’une de ses grandes causes. Depuis sa nouvelle galerie de la rue Toepffer, vaste espace conquis après le succès qu’elle estime fulgurant après une première année d’activité, elle défend ce médium qu’elle juge profondément sous-estimé en Suisse.
Un apprentissage de compagnon
Jonas Noël Niedermann a 14 ans lorsqu’il fait son premier stage. À 16 ans, il s’inscrit à une formation en Allemagne, à Zwiesel, dans la Forêt Bavaroise — car en Suisse, il n’existe pas d’école pour apprendre à souffler le verre. Les verriers germanophones rejoignent cette école rhénane, les francophones filent quant à eux vers le Cerfav, en France.
Très vite, Jonas comprend que la technique seule ne lui suffit pas. Le verre l’intéresse comme langage plastique, comme matière à penser autant qu’à façonner. Il choisit alors une voie presque médiévale : aller travailler chez des maîtres verriers, de longs mois durant, comme un compagnon du Tour de France. Chaque maître lui transmet une spécialité, un geste. Il les choisit expressément pour ce qu’ils incarnent : le mariage de la maîtrise artisanale et de l’ambition artistique.
Son chemin le conduit notamment à Murano, dans l’atelier d’Adriano Berengo — figure de proue de l’île vénitienne, homme qui a secoué un écosystème souvent figé dans ses propres traditions. C’est lui qui réalise les œuvres en verre des grands artistes plasticiens contemporains : Ai Weiwei, entre autres, fait appel à son atelier. Jonas, jeune verrier sans le sou, négocie un arrangement original : plutôt que d’être payé, il demande du temps de four. Il en tirera trois séries majeures.
Murano contre le Nord
L’exposition actuelle couvre les dix dernières années de travail de l’artiste — neuf séries au total, produites entre Murano et plusieurs manufactures danoises. La différence entre les deux univers est saisissante, selon Myriam Vanderheyden.
Murano reste marquée, malgré tout, par le poids de son histoire. Depuis le XVIe siècle, l’île concentre le savoir-faire mondial du verre soufflé, et cette mémoire pèse parfois sur les gestes. Les pays scandinaves, eux, jouissent d’une liberté créatrice toute différente. Depuis le XXe siècle, le Nord a développé une scène du verre jeune, contemporaine, dégagée de toute codification ancienne. Et surtout — détail économique décisif — les collectionneurs nordiques reconnaissent le verre comme un médium à part entière, au même titre que la peinture ou la sculpture. Ils paient en conséquence.
En France, en Suisse, en Europe continentale, le regard posé sur le verre reste souvent condescendant, comme si ce matériau lumineux portait en lui une tare de décoratif, d’appliqué, d’inférieur. Myriam Vanderheyden a fait son combat personnel : rééduquer l’œil, offrir les clés de lecture, patiemment construire une conscience du médium.
Neuf séries, un monde
À Murano, Jonas souffle pendant deux à trois semaines d’énormes bulles de verre très fines qu’il fracture ensuite. Les éclats ainsi obtenus, il les superpose sur des masques qu’il a lui-même modelés, avant de tout réunir dans un four de type céramiste — c’est le thermoformage, technique délicate où la pièce se forme sans atteindre des températures trop élevées, pour préserver l’aspect fragmenté et arachnéen des brisures.
Vient ensuite Floating Lines, série en verre noir (image en haut de page) — la couleur la plus difficile à travailler, plus complexe encore que le rouge, et dont la manufacture ne produit plus la formule exacte. Ici, Jonas explore le pliage : chaque pièce est pliée une dizaine de fois avant d’être soufflée, faisant apparaître et disparaître des lignes dans la profondeur de la matière. Des œuvres de musée, dit-on à la galerie, et peut-être les dernières de ce type jamais produites.
Orochi travaille par accumulation de couches, incorporant dans le verre des pierres de mica, ces paillettes d’or que l’on trouve parfois dans le lit des rivières. La série s’inspire de l’écriture japonaise. Les visiteurs y voient Méduse, la belle-mère de Blanche-Neige, un bouclier — et c’est précisément ce que la galeriste aime : que l’œuvre parle à chacun sa propre langue.
Les Modular Shapes sont sans doute les pièces techniquement les plus audacieuses. Jonas y souffle d’abord une forme cylindrique, coupe les deux extrémités pour ne garder qu’un anneau, qu’il réchauffe et déforme avec la chaleur et de légers mouvements de doigts — sans jamais toucher la matière à la main. Les parois latérales sont réalisées selon la technique des anciennes fenêtres soufflées : cylindres découpés et aplatis par la chaleur, puis collés verticalement sur la pièce. Un exploit que Jonas dit ne connaître chez aucun autre verrier au monde.
De ces recherches est née la série Loops — formes organiques, quasi vivantes, que l’artiste continue de pousser vers des tailles et des tensions inédites. Les pièces les plus récentes venaient d’arriver à la galerie deux semaines avant l’ouverture de l’exposition.
Enfin, Magnétique pousse la virtuosité technique jusqu’à ses limites physiologiques. La méthode est presque chirurgicale : sur une pièce encore chaude, Jonas vient frôler — sans jamais toucher — une table métallique couverte de granulés de verre chauffés, qu’il cueille couche après couche. Le moindre contact de la pièce avec la table, et tout implose. À cette échelle de taille, ils travaillent à trois dans l’atelier, sans assistant, et n’en réussissent qu’une sur deux.
Un ambassadeur du feu
Jonas Noël Niedermann a 35 ans. Il souffle depuis vingt ans. À Genève, Myriam Vanderheyden défend l’idée que ses 62 œuvres exposées méritent d’entrer dans les grandes collections. La dame n’est pas seulement galeriste : elle est pédagogue, ambassadrice d’un médium dont elle rappelle une propriété unique et souvent ignorée. Les couleurs du verre sont formées par des oxydes métalliques, ce qui les rend totalement insensibles aux ultraviolets. Le verre est peut-être le seul art que l’on peut suspendre face à une fenêtre sans craindre le temps.
Il y a quelque chose d’étrangement juste dans cette image : un art fait de lumière, qui se nourrit de lumière, qui dure parce qu’il est lumière.
Jacques Magnol
Galerie Resonance
Myriam Vanderheyden von Wedel
11 Rue Rodolphe-Tœpffer
1206 Genève



