La ville contemporaine se rêve tribale

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 La Chaux-de-Fonds. Photo Muriel Becerra

Allons-nous alors vers une fracture de la société, une perte du lien social ? Une nostalgie générale se fait sentir, une envie de proximité, de contact humain, un désir de retrouver le sens des termes «Â rapports de voisinage ». Mais suffit-il de rapprocher physiquement les habitants pour créer du lien ?

Une ville requalifiée, agréable, pour tous

Il paraît que le Flon à  Lausanne était un lieu glauque où croupissaient prostitués, drogués et autres acteurs nocturnes sordides. Heureusement, ce passé sinistre a été rasé pour laisser place à  un univers féérique – temple sacré de la consommation. On y trouve, par exemple, un complexe de cinémas, des magasins « fashion », des néons multicolores, des bancs conceptuels (et inutiles puisque personne n’a encore compris comment s’asseoir dessus confortablement), un arbre métallique scintillant et, finalement, un revêtement du sol très pratique pour toutes les nightclubeuses en escarpins, particulièrement les jours de pluie.

La requalification urbaine est en cours dans de nombreuses zones auparavant délaissées. Un aspect clé de la réhabilitation d’un quartier est l’évolution de l’éclairage urbain. Notre sentiment de sécurité est fortement influencé par la lumière présente. De plus en plus, les places publiques importantes ne sont pas uniquement plus lumineuses mais également plus colorées, instaurant ainsi un sentiment de festivité dans la ville. C’est le cas du réaménagement de la Place des Nations qui édifie, dans un arc-en-ciel de lumière, la Genève internationale.

Et oui, une ville plus belle, c’est une ville moderne, une ville festive, une ville design. Partout, des constructions futuristes sortent de terre dans les nouveaux quartiers réaménagés. Après avoir repoussé un peu plus loin les multiples problèmes sociaux qui se tramaient dans cette ancienne zone industrielle, Lyon va bientôt achever la réhabilitation du quartier Confluence au Sud de la ville. Chaque architecte y a conçu des bâtiments les plus loufoques et innovants, qui en se juxtaposant donnent une fantastique confusion. La compétition internationale entre les villes oblige chaque entité urbaine qui se respecte à  se doter d’une vitrine publicitaire de la sorte, puisque le marketing urbain attirera forcément des curieux, des habitants et des investisseurs.
Toutefois, avec la montée de la pensée écolo, la ville moderne et lumineuse ne correspond plus aux attentes des citadins – des « greens guérilleros » sèment la nature en ville. Une ville verte, n’est-ce pas paradoxal, puisque le monde urbain minéral s’oppose par définition au monde rural verdoyant ? La tendance montre que la végétalisation de la ville est possible et même bénéfique pour le climat, la santé publique, l’attractivité d’un quartier, le bien-être des habitants, etc. Fini la pelouse interdite, les espaces verts deviennent accessibles, tactiles, sensibles… Les urbains en quête de verdure se mettent même au jardinage collectif sur des espaces investis plus ou moins légalement. En France, on dénombre énormément de projets de jardins partagés recensés dans un réseau national « le Jardin dans Tous Ses Etats » ! A quand les potagers urbains au pied de nos immeubles ?
Mais, on peut se demander à  qui est destinée cette ville superbe qui se profile ? C’est une ville pour tous, évidemment ! La vulnérabilité de certaines personnes dans l’espace public est prise en compte dans l’aménagement du territoire. Les trottoirs s’élargissent et se rabaissent vers les passages piétons afin d’être adaptés aux capacités de déplacement de chacun. Les gares se dotent de marques au sol pour les malvoyants et les transports publics deviennent accessibles aux personnes handicapées. C’est super ! Mais avez-vous déjà  essayé de vous déplacer en chaise roulante dans la ville, d’aller retirer de l’argent, de retrouver un ami au café, de faire des commissions,… ? Les barrières architecturales sont incalculables et les normes actuelles trop larges. La sensibilisation à  la problématique des personnes à  mobilité réduite doit se faire à  tous les niveaux afin de procéder à  un changement total dans la manière de concevoir les villes, une ville cohérente, une ville réellement pour tous.

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EPFL. Photo Muriel Becerra

La ville durable: clé d’un avenir idyllique ?

Le mot d’ordre est donné : améliorer la cadre de vie pour améliorer la qualité de vie de chacun. Cependant, il semblerait qu’un quartier plaisant à  vivre est forcément un quartier cher. Les quartiers réhabilités écartent les classes populaires précédentes et s’embourgeoisent à  grande vitesse, c’est le phénomène de la gentrification, pour utiliser un anglicisme. Dans quelles mesures est-il possible de rénover une zone, de rendre la ville plus agréable, sans supposer une hausse du prix du foncier ?
Aujourd’hui, dans l’univers des spécialistes de la ville, un avenir idyllique semble possible : la ville durable ! Une ville belle, conviviale, humaine, solidaire, écologique, équitable, viable,… Fini les antagonismes d’antan, place à  une ville verte et chaleureuse ! La coprésence des citoyens est pensée comme fondement du lien social. Une sorte de ville-village est rêvée, chagrin de la ville d’hier. (Challas 2000). Une ville de proximité, de participation citoyenne, une ville juste, ville des mixités sous toutes les formes : sociales, ethniques, intergénérationnelles, sexuelles, culturelles,… Désir d’avenir ou utopie ?
Concrètement, de multiples projets d’éco-quartiers fleurissent partout tel des champignons hallucinogènes. Vous connaissiez Artamis ? Vous allez découvrir le Carré Vert ! Ah chouette un nouveau lieu alternatif de culture ! Hé bien non. Cet espace culturel autogéré, ce pôle de du mouvement alternatif genevois, a été démoli afin d’assainir le site – et l’Etat de Genève a entamé la construction du premier éco-quartier de Genève en milieu urbain. Quelle place pour l’ancestrale scène culturelle alternative dans le quartier de la jonction ? « Rendez-vous dans quelques années pour découvrir à  cet emplacement un nouveau visage de Genève », nous réponse le site Internet du Carré Vert.  Un projet participatif pour produire un lieu social et écologique, un futur éco-quartier exemplaire !

Pourtant, les expériences pionnières de quartiers durables réalisées jusqu’à  présent ressemblent finalement plus à  des ghettos verts « bobos » qu’à  des hauts lieux de « l’effiquité, la viabilité et la justice environnementale », comme le préconise le désormais fameux développement durable. On commence par construire des jardins devant les immeubles, des jardins ouverts sur la rue, des jardins conçus comme des lieux de rencontre entre voisins, pour plus de mixité sociale. Puis ces espaces publics, deviennent semi-publics, on y construit des limites, des barrières puisqu’on ne s’expose pas facilement à  l’Autre. Finalement, l’accès se privatise peu à  peu et chacun se retrouve avec son petit espace vert. La qualité de vie dans ces quartiers verts ne peut être remise en cause certes, mais le quartier de Vauban à  Freiburg est-il réellement plus social, convivial, mixte qu’une zone de villas individuelles à  l’américaine ? N’oublions pas que pour qu’il y ait réellement coprésence et lien social, il faut tout d’abord « un désir de vivre ensemble et une ambition d’une cohésion plus profonde de la société ». (Paugam, 2009).

Quand il convient de s’exposer… dans l’anonymat

 Dans la ville d’aujourd’hui, dans le train pour se rendre au travail, dans la foule de la gare ou encore dans la queue pour acheter un sandwich, personne n’est vraiment présent. Chacun tapote sur son petit bijou de technologie sans prêter attention à  son voisin. Les échanges entre voyageurs dans le train se résument bien souvent à  un amalgame sonore de la musique émise plus ou moins distinctement par leur mp3. On croit soudain que notre voisin nous parle jusqu’à  remarquer, gêné, l’oreillette discrète de son téléphone portable. A notre époque, Jeanne d’Arc n’aurait jamais été canonisée et élevée au rang de sainte patronne pour avoir entendu des voix….

Allons-nous alors vers une fracture de la société, une perte du lien social ? Une nostalgie générale se fait sentir, une envie de proximité, de contact humain, un désir de retrouver le sens des termes « rapports de voisinage ». Mais suffit-il de rapprocher physiquement les gens pour créer du lien ?

L’intensité du lien social se mesure-t-elle à  la proximité physique entre les citadins ?

La ville est espace de coprésence. Sans elle, la ville n’est plus. Par définition, la coprésence signifie la présence simultanée d’individus en un lieu.  La rue, la place, les transports publics, autant d’endroits où l’on s’expose à  l’altérité des corps. En coprésence, mais protégé par l’empire de l’anonymat, s’effectuent les traditionnels échanges de civilités. Selon Jacques Lévy, dans cet univers de liens faibles, les individus déambulent, se croisent et interagissent. (Lévy, 2003)
Mais justement, il semblerait que les individus déambulent plus qu’ils n’interagissent… Si des passants s’arrêtent dans la rue pour échanger quelques mots, ils gênent le trafic piéton incessant de l’homme en perpétuel mouvement. L’immobilité dans l’espace public est alors perçue comme une étrangeté, voir une menace. C’est l’exemple du clochard ou du mendiant s’appropriant au bout de trottoir où tout le monde ne fait que passer sans trop regarder.

Lausanne

Lausanne. Photo Muriel Becerra

Il est indéniable qu’agir sur l’aménagement de la ville et les lieux de rencontre favorise les interactions sociales. Cependant, interrogeons-nous sur la nature de ce lien social tant recherché. On oppose souvent l’authenticité des rapports ruraux au « caractère superficiel, anonyme et éphémère des relations sociales en milieu urbain » , on observe, sous l’angle de la peur du changement, les traditions qui s’étiolent, la vie sociale qui se fane, les quartiers qui se métamorphosent… On soupir en pensant nostalgiquement à  ce qui n’est plus, sans se demander si cela était vraiment si bien un jour.
N’oublions pas que la ville est en mutation constante, les rapports sociaux évoluent avec les modes de vies et les innovations technologiques… Les jeunes se rencontrent pour trainer au centre commercial ou pour boire un « Iced Chai Tea Latte » au Starbucks, « the place to be », l’endroit où l’on va voir et se faire voir. Le sociologue urbain Ray Oldenburg imagine le concept des tiers-lieux, des lieux entre domicile (premier lieu) et travail (second lieu), ces lieux informels et conviviaux propice aux échanges, comme les bars ou les offices de poste. Allons-nous vers une nouvelle sociabilité urbaine dans des espaces publics émergents ? Contrairement aux espaces publics traditionnels où se croisent une foule hétérogène, ces tiers-lieux accueillent un public s’étant approprié l’espace, des habitués, tout en permettant de rencontrer de nouvelles personnes.
Ne faudrait-il pas changer les mentalités et les façons de penser la ville afin de mieux comprendre la nature du monde qui nous entoure ? Le développement de la ville est inévitable, mais il ne doit pas être accidentel, une attitude proactive est possible si un avenir collectif est rêvé. Il s’agit à  présent de travailler ensemble pour notre intérêt commun – la planification urbaine doit se faire avec une vision systémique tout en tenant compte de la complexité de la ville contemporaine et de ses enjeux économiques, sociaux, environnementaux et culturels.

Muriel Becerra

4 septembre 2010

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Références:
Ascher F. 1995 : Métapolis ou l’avenir des villes, Paris : Odile Jacob.
Challas Y. 2000 : L’invention de la ville, Paris : Éditions Anthropos/Economica.
Choay F. 1994 : Le règne de l’urbain et la mort de la ville, in J. Dethier et A. Guiheux (dir.), La ville, art et architecture en Europe, 1870 – 1993, Paris : Editions du Centre Pompidou, p. 26-35.
Da Cunha A., Knoepfel P., Leresche J.-P. et Nahrath S. (dir.) 2005 : Enjeux du développement urbain durable. Transformations urbaines, gestion des ressources et gouvernance, Lausanne : Presses Polytechniques et Universitaires Romandes.
Lévy J. et Lussault M. 2003 : Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris : Editions Belin.
Paugam S. 2009 : le lien social, Paris : PUF «Â Que sais-je ? ».
Poncet P. et Ripert B. 2004 : L’espace fracturé. Pour une pensée géographique de la fracture numérique. Intervention au colloque «Â Fractures numériques : TIC et inégalités » organisé par l’ADIS/Université Paris Sud-faculté Jean-Monnet, Paris.
Wirth L. 1983 : Le phénomène urbain comme mode de vie, in «Â L’école de Chicago : Naissance de l’écologie urbaine ». Paris : Flammarion, 2004.

Publié dans architecture et urbanisme, société
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