La réalité est une question de point de vue

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“Reality”. Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. Théâtre de l’Usine. Genève.

Daria Deflorian et Antonio Tagliarini questionnent la vision de la réalité du quotidien dans un impressionnant travail artistique, concret, poétique, empreint d’une extrême sensibilité. Une recherche esthétique originale au service de la création de l’illusion. Rencontre.

Pendant cinquante ans, Janina Turek, une femme polonaise, a écrit le moindre des faits de sa vie, depuis les appels téléphoniques qu’elle a reçus chez elle et qui l’avait appelée (38’196); les émissions de télévision qu’elle a vues (70’042), les personnes qu’elle a rencontrées par hasard, et même les animaux remarqués, les repas, pris, c’est presque la totalité de ses gestes qu’elle a consignés dans les 748 cahiers trouvés après sa mort, en 2000, par sa fille qui ignorait tout de cette manie.

Ces carnets reflètent-ils pour autant la réalité de la vie de Janina Turek ? Sur le plateau du Théâtre de l’Usine, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini mettent en scène et questionnent la vision de la réalité décrite par l’habitante de Cracovie à partir de faits précis. Leur dialogue est autant une forme d’enquête que d’une exploration de notre considération des banalités qui meublent le quotidien.

 

Entretien avec Daria Deflorian et Antonio Tagliarini

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GenèveActive : Comment avez-vous découvert l’histoire des carnets de Janina Turek ? Avez vous ensuite effectué personnellement des recherches à Cracovie ?

Antonio Tagliarini : Nous avons découvert l’histoire de Janina en lisant dans la Repubblica un article à propos d’un livre du journaliste polonais Mariusz Szczygiel, un écrivain très intéressé par les macro histoires à l’intérieur des micro histoires. Szczygiel avait réuni des éléments de la vie de Janina suite à la découverte de ses carnets par sa fille après son décès.

Daria Deflorian : Cette découverte eut sur nous un effet fulgurant, on lit beaucoup de choses dans la vie mais il arrive parfois que l’on tombe sur un texte et que la vie s’arrête ; ce moment important ne s’est pas produit subitement au point de nous faire penser à créer un spectacle, mais au fur et à mesure que le temps passait cette histoire nous travaillait. Cette femme recelait tant de mystères dans son rapport au quotidien, les petits gestes, les choses de la vie dépourvues d’émotions, puis la durée de son engagement, sa capacité à suivre quelque chose jusqu’au bout, son application à écrire. Alors, après plusieurs mois, en 2010, nous avons écrit à Szczygiel pour lui demander la permission de travailler sur ce sujet, mais nous nous sommes pas arrêtés à l’écrivain, la passion pour cette histoire nous a menés à Cracovie et à ces carnets personnels afin d’établir un rapport direct.

Avez-vous rencontré la fille de Janina Turek ?

Antonio Tagliarini : Nous sommes allés deux fois à Cracovie, la deuxième fois nous avons bénéficié d’une résidence artistique et d’un espace pour travailler et nous y avons passé plus de temps ; c’est alors que nous avons rencontré la fille de Janina de façon plus méthodique et aussi pu consulter les carnets avec l’aide d’une traductrice, car les textes étaient bien-sûr en polonais. C’était par exemple très intéressant de voir les couvertures de ces carnets qui étaient du modèle le plus simple que l’on peut acheter dans une papèterie. Cependant il y eut une évolution entre les années 1940 et 80 au point que l’on pourrait déjà illustrer le passage du temps en exposant ces couvertures.

Peut-on dire que cette femme était une collectionneuse dans son entreprise de rassemblement, de collection, d’actions quotidiennes ?

Je n’ai jamais pensé à cet aspect car le collectionneur est animé par une passion/obsession par rapport à un choix effectué délibérément ; dans notre cas Janina est l’objet de sa propre envie d’enregistrer des faits, des sujets qui sont par la suite oubliés.

Daria Deflorian : Je ne sais si cet élément est perçu par le spectateur, mais nous avons recherché un peu de suspens car c’est important. Quand nous avons découvert Janina, ce ne fut pas une simple découverte, le sentiment n’a pas été égal du début à la fin, nous sommes allés de découverte en découverte, avec des surprises lors de ces mêmes découvertes, et nous avons donc cherché à reproduire ce suspens à différents niveaux. Parfois nous avons imaginé quelque chose à propos de Janina, avant de se dire que ce n’était pas ça, puis, en lisant les cartes postales qu’elle s’adressait elle-même, j’ai pu me dire que si j’arrêtais de faire ce travail je devrais retourner à ma vie habituelle. Au fond c’est la question de l’artiste qui questionne l’infini pour ne pas penser à la complexité de ses propres problèmes. Malgré cela, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont tenté de définir Janina ; c’est normal car tenter de définir quelqu’un est rassurant, tandis que ce à quoi nous nous sommes attachés en tant qu’artistes a été de ne pas la définir et de ne pas l’enfermer dans une catégorie.

 

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Antonio Tagliarini

 

Il s’agissait donc plutôt de présenter un point de vue, le vôtre ?

Daria Deflorian : Oui, le nôtre, grâce à Szczygiel nous avons rencontré un philosophe à Cracovie, spécialisé dans la philosophie du quotidien, car, indirectement, Janina nous parle de quelque chose qui n’est pas un détail de notre vie mais en constitue la colonne vertébrale et, selon ce philosophe, ce qui fournit la substance et la qualité de notre vie est le quotidien ; tout ce que dit Janina va dans ce sens.

Comment avez-vous procédé pour transformer cette histoire en apparence banale en une œuvre artistique ?

Antonio Tagliarini : Ce fut un processus assez long et complexe mais intéressant car le coup de foudre était très clair, mais le matériel rassemblé était difficile à traduire en une œuvre théâtrale. La première approche a donné une autre œuvre, car ce processus a conduit à produire deux œuvres, dont Reality qui est le travail qui correspond le plus à un espace théâtral et qui nous a amenés à des réflexions sur le rapport avec le public, la distance et autres questions. L’autre travail qui s’appelle Cose est plus une installation où le rapport avec le public est bien plus proche car, tant au début qu’à la fin, il est possible d’entrer dans l’espace de performance. Nous avons pris trois cents objets du quotidien, certains à nous et d’autres trouvés sur le marché, car nous travaillons à partir d’objets. Tous les objets conservent une mémoire, une histoire, c’est le rapport avec les choses et ceci a constitué la première approche. Ensuite, nous nous sommes demandés quel pouvait être le juste langage pour restituer l’énormité des sensations que nous avions en nous, ce que Janina a ouvert, comment allions nous transmettre au public les mêmes questions, les mêmes inquiétudes, la même peur, tout ce que nous avions ressenti durant le processus de création.

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Daria Deflorian

 

Daria Deflorian : Surtout, à la fin, un aspect a prévalu, car à la fin une grande partie de la matière recueillie s’évapore, ce qui nous a en quelque sorte freinés, tout en étant d’une autre façon plus fertile, c’est qu’il était inévitable d’imaginer autre chose derrière ce qui était inscrit, car une liste ne donne rien sinon des données qui montrent à quel point l’activité de Janina était étrange, mais ce n’est pas ce qui nous intéresse.
Par contre, l’exemple de la tasse de café lancée contre le mur est pour nous très central ; qu’est ce que représente en fait une tasse de café ? Ce n’est pas seulement une tasse de café, il s’agit d’un moment, d’une matinée, mais qu’y-a-t-il derrière cet objet ? A la fin, nous avons montré notre dilemme personnel dans le sens où c’était inévitable de l’imaginer, mais c’était fondamental de dire au public tout ce que nous avions imaginé, ceci pour retourner à la vérité des faits. Ainsi, quand à certains moments nous disons « ce n’est pas vrai, ce n’est pas ainsi », cela nous permet d’introduire en même temps une charge émotionnelle sans trahir la vérité du fait que nous avions examiné, car nous ne savions rien de Janina. Cependant, en même temps, c’est seulement à partir de la vie d’une personne que l’on peut parler d’elle, non à partir de chiffres.

Antonio Tagliarini : J’ajouterai qu’au moment où nous avons commencé à travailler sur Reality, il était très clair pour nous que la question sous-jacente n’était pas tant de parler de Janina que de questionner la nature de la réalité : Qu’est-ce que la réalité ? Qu’est ce que le quotidien ? Voilà les questions principales qui nous motivaient. Ce fut donc important de ne pas s’appuyer sur sa vie, sur les faits, sur les carnets, mais travailler sur ces questions. Ce fut très important de l’expliquer à Adeva, la fille de Janina, car nous sommes arrivés chez elle comme des inconnus et il fallait qu’elle comprenne que nous n’étions pas là pour vampiriser la vie de sa mère vu que les carnets contenaient beaucoup d’informations très personnelles.

Adeva a-t-elle compris que cette recherche concernait la question de la réalité ?

Antonio Tagliarini : Nous allons bientôt aller à Cracovie, car nous avons remarqué qu’après l’intérêt suscité par l’activité de sa mère, elle a commencé à regarder sa mère avec un regard différent, elle avait confiance en nous et elle est restée très curieuse. Elle nous a ensuite écrit qu’elle venait de lire le journal de Katherine Mansfield et qu’elle en était abasourdie, qu’elle en avait pleuré. On comprend mieux cette réaction en regardant Cose, notre autre installation ; il y a un livre chez sa mère qui s’ouvre automatiquement sur une page, tant celle-ci a certainement été souvent lue, et c’est le journal  de Katherine Mansfield, une femme qui, à cause de sa maladie, a passé de longues périodes alitée loin de la réalité et a mis toute son existence dans l’écriture. Le livre s’ouvre sur cette phrase « Seigneur, je t’en supplie, fais moi exister réellement ». Cela m’a très touchée, car cette question de la vérité, de trouver la vérité dans la réalité est très profonde, et en même temps le fait que par notre intermédiaire un processus d’admiration de la mère était engagé. La fille s’est ainsi rapprochée de certains aspects indirects de sa mère, car il est clair que connaître directement ses propres parents est très traumatisant. Peut-être qu’elle a mieux compris sa mère en lisant le journal de Katherine Mansfield. Ainsi, je pense qu’avec notre travail, elle a aussi eu des révélations, c’est ce qui est beau d’un point de vue humain.

Peut-on rapprocher ce travail de celui de l’artiste polonais Roman Opalka ?

Antonio Tagliarini : Effectivement, en travaillant sur cette question de la durée, nous nous sommes documentés sur beaucoup d’artistes visuels, plasticiens, je pense par exemple à ceux qui conservent tous les objets utilisés dans la vie comme les tubes de dentifrice vides, etc., dans des pièces remplies de matériel.

Daria Deflorian : Nous nous sommes aussi arrêtés longtemps sur le travail de Boltanski, il y a cette question de l’accumulation, que signifie la même chose accumulée ? On ne peut imaginer tout ce que Janina a absorbé. Je me souviens de ce que j’ai vu à Auschwitz, les montagnes de paires de lunettes, les montagnes de valises, c’est l’objet pur qui restitue tout, il n’y a pas besoin d’ajouter un mot, ces objets parlent. Tout cela nous a beaucoup influencés.

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Auschwitz, lunettes des victimes.

Utilisez-vous régulièrement des éléments biographiques dans votre travail ?

Antonio Tagliarini : Nous essayons de choisir des sujets qui nous touchent fortement, ainsi notre premier travail qui nous a permis de nous rencontrer et de collaborer est Rewind, en 2008, un hommage au Café Müller de Pina Bausch que nous avions commencé avant sa disparition car nous nous sommes vraiment reconnus dans une passion et une grande admiration envers la grande artiste du théâtre et de la danse qu’était Pina Bausch. Nous avons alors décidé de travailler sur scène, face au public, dans cette pièce où nous regardons une vidéo de Café Müller, ainsi le public peut écouter le son mais nous le lui montrons jamais l’image, la relation est alors sur l’objet spécifique et sur nous deux face à la mémoire contenue dans les images et les visions ainsi transmises.

 

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“Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni. ”  2013. Un projet de Daria Deflorian e Antonio Tagliarini avec Daria Deflorian, Monica Piseddu, Antonio Tagliarini et Valentino Villa. Le suicide non comme geste existentiel mais comme acte politique extrême dans une société qui décline vers l’impossibilité de la dignité humaine (selon la définition du philosophe Byung–Chul Han).

Daria Deflorian : Notre nouvelle production, Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, s’inscrit dans cette continuité, c’est à dire de trouver un sujet commun. La co-création est un procédé complexe car normalement l’acte créatif est un acte extrêmement solitaire, mais au théâtre où c’est partagé il s’agit d’un acte très beau. Ce sujet commun qui nous permet actuellement de nous refléter  dans les similitudes et les différences tient dans le premier chapitre d’un livre de Pétros Márkaris, L’esattore (note : en français Liquidations à la grecque, 2012, Seuil). L’auteur a adopté le style du roman policier pour romancer la crise économique de son pays, l’intérêt réside non seulement dans l’investigation qu’il mène mais aussi dans les opinions exprimées. C’est un homme extraordinaire qui a fait du théâtre, fut le scénariste de Théo Angelopoulos, et qui a aussi traduit Brecht. La trame est simple : quatre retraités confrontés à l’aggravation de la crise économique de leur pays se suicident en laissant ce message : « Nous partons pour ne pas vous occasionner d’autres soucis, vous économiserez ainsi nos retraites et pourrez alors vivre mieux. »
Cette phrase nous aussi foudroyés, de nouveau. Nous étions déjà prêts, car nous ressentons dans notre corps, en tant qu’artistes, l’aggravation de la crise économique en Italie et la pesanteur quotidienne de renoncer continuellement à des aspects vitaux de l’existence pour pouvoir continuer de résister à la réalité. Donc la rencontre entre notre condition existentielle et la vision de Pétros Márkaris a constitué le point de départ de notre travail. En même temps, la nouveauté est que nous ne sommes pas seuls, après trois créations effectuées à deux, cette fois ci nous partageons la pièce avec deux acteurs, une actrice et un acteur, ce qui est définitivement une grande nouveauté.

Propos recueillis le 30 janvier à Genève par Jacques Magnol. Audio : original de l’interview en italien.

Audio (en italien)

1ère partie : La découverte des carnets

 

2e partie : La transformation d’une histoire banale en oeuvre artistique

 

3e partie : Processus de travail de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini

 

 

 

Reality

 

Reality
Antonio Tagliarini, Daria Deflorian
Théâtre de l’Usine
29 au 31 janvier 2014.

Plus d’informations :
– voir le blog de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini où est retracé le développement de “Reality”.
http://www.pav-it.eu
http://www.dariadeflorian.it

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