La performance de Gianni Motti où le temps n’est qu’illusion

Gianni Motti, “Real Time”, 2017, Museum Tinguely, Bâle.

L’invitation annonçait un programme bien minuté de performances à l’occasion de PERFORMANCEPROCESS – 60 ans d’art performatif en Suisse. La performance Real Time de Gianni Motti, dans le parc du Museum Tinguely, à Bâle, est censée commencer à 19h30, et il faut être là à ce moment précis. Ce détail est d’une grande importance pour la suite.

Gianni Motti, “Real Time”, 2017, Museum Tinguely, Bâle. 19 septembre, photo Renée Lou Jungo.

Le public déambule sur l’herbe et s’interroge sur le lieu où se tient le spectacle, où faut-il s’installer pour ne rien perdre de l’événement ? Le temps passe, la bière coule dans les corps, puis l’hésitation se lit dans les regards qui s’échangent après avoir consulté leur montre et interrogé l’espace. L’heure tourne, il est maintenant 19h45 quand un regardeur curieux découvre une plaque scellée dans le sol avec l’inscription « Ici a eu lieu Real Time, Performance de Gianni Motti, le 19 septembre 2017, de 19h30 à 20h30 ».

L’artiste est-il en retard, viendra-t-il, nous aurait-il tous piégés, ou l’action se déroulerait-elle dans un autre espace-temps ? A 20h30, il faut se rendre à l’évidence, il n’est pas venu, il ne viendra plus et la conscience peine d’autant plus à concevoir la réalité du moment qu’un public nombreux peut témoigner de sa présence dans cet espace précis dans lequel rien ne s’est apparemment déroulé. D’où l’importance d’être présent dès le début afin d’éviter de penser que la performance a peut-être déjà eu lieu.

L’heure a tourné, la performance s’est construite avec les spectateurs qui ont créé l’événement au fil de leur arrivée, ils ont interagi avec d’autres spectateurs avant de la conclure en se posant des questions sur la nature de cette performance.

Une plaque atteste que l’événement a eu lieu, elle en témoigne physiquement et trouble notre conscience qui perd sa capacité à distinguer la réalité de l’imaginaire et commence à s’engager dans un processus de compréhension.

Mais quelle est donc cette heure flottante qui permet de concevoir qu’un événement qui ne s’est pas encore déroulé appartient déjà au passé ? Le moment est là, dans ce déplacement du temps. Quel est donc ce temps dont les physiciens ne peuvent mathématiquement démontrer la nature, un temps que l’on sait, depuis Einstein, relatif, une illusion.

Real Time permet au spectateur de reprendre le contrôle de sa présence. A la différence d’un spectacle programmé dans lequel il assiste passivement au déroulement, le spectateur ici performeur malgré lui réagit et engage librement sa propre réflexion sur le sens de la performance simplement induite par la présence-absence de l’artiste et celle bien réelle des spectateurs.

Gianni Motti, “Real Time”, 2016. Une plaque scellée Place de la Comédie à Genève témoigne de la performance qui a eu lieu le 12 novembre 2016. Photo Jacques Magnol.

En 1955, Einstein écrivit une lettre d’encouragement à la famille d’un ami décédé: « Maintenant il a quitté cet étrange monde un peu avant moi. Cela ne signifie rien. Des gens comme nous, qui croyons en la physique, savons que la distinction entre passé, présent et futur n’est seulement qu’une illusion obstinément persistante. » L’essence de Proust consiste à dire que l’idée habituelle de temps qui passe (le temps perdu) est une illusion.
On ne peut remonter le temps, tout au moins dans l’état de nos connaissances. Real Time invite en théorie à un voyage dans un espace temps dont on ne sait s’il n’est qu’illusion.
« L’illusion n’est plus possible car le réel n’est plus possible », notait Jean Baudrillard.

Jacques Magnol

PerformanceProcess

60 ans d’art performatif en Suisse
Musée Tinguely, Kaserne Basel, Kunsthalle de Bâle.
20 septembre 2017 au 28 janvier 2018

Voir le calendrier des performances.

La performance est devenue un médium privilégié pour plusieurs générations d’artistes suisses. Le Musée Tinguely célèbre cette histoire à travers l’exposition « 60 ans d’art performatif en Suisse» réunissant plus de cinquante artistes, et qui, chaque mois, ouvre ses portes à un vibrant programme d’actions éphémères et d’événements pluridisciplinaires créés notamment par de nombreux artistes romands : Marie-Caroline Hominal, François Gremaud &Pierre Misfud, Fabrice Gygi, Ioannis Mandafounis, Olivier Mosset &Cristina Da Silva, Gianni Motti, Marius Schaffter & Jérôme Stünzi, Yan Duyvendak, Foofwa d’lmobilité, Massimo Furlan, La Ribot, entre autres.

Des premières actions autodestructrices de Jean Tinguely aux œuvres intangibles de Florence Jung, c’est l’incroyable diversité et actualité de la performance sous toutes ses formes qui est mise en avant. L’exposition et son vaste programme de performances s’inscrivent dans le cadre d’une coopération exceptionnelle réunissant le Musée Tinguely, la Kaserne Basel, et la Kunsthalle de Bâle, en partenariat avec le Centre culturel suisse Paris, qui se consacrent, chacun à sa manière, à ce médium aujourd’hui très présent.

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