Hélène : la table-scène de Marc Liebens

Table

“Hélène”, photo Régis Golay

La mise en scène la plus fine qui soit à  l’affiche en ce moment à  Genève est certainement cette Hélène de Goethe, de Marc Liebens, admirablement servie par deux très belles comédiennes, Elodie Bordas et Jeanne De Mont, au Théâtre du Grütli. Marc Liebens est un metteur en scène particulièrement fin et sensible qui sait inviter, et qui a la délicatesse d’installer le spectateur à  la première place. Il établit ainsi une relation entre les spectateurs et les acteurs dans un espace réduit propice à  l’intimité. Le jeu se déroule autour d’un symbole de la convivialité : une très longue table rectangulaire autour de laquelle s’installent les convives, une table que Marc Liebens voit ainsi :

“C’est une table de jeu.

C’est une table d’écoute.

Les interprètes joueront cartes sur table en tapant de poing s’il le faut.

Les interprètes feront table rase du passé.

Elles seront nouvelles.

Et anciennes parce que justement nouvelles.

Les spectateurs seront nos hôtes.

Ce n’est pas un spectacle sur la beauté, sur l’amour, sur le pouvoir. C’est un spectacle sur le jeu où l’on parlera de la beauté, de l’amour et du pouvoir.”

C’est jusqu’au 29 février, dans le gueuloir (anciennement foyer) du Grütli, et c’est limité à  dix spectateurs.

J. Magnol

Ecouter l’interview de Marc Liebens par Bertrand Tappolet.

[audio:https://www.geneveactive.ch/2008/02/mliebens.mp3]

Eclats d’âmes
Bertrand Tappolet
“Hélène” de Goethe se métamorphose dans la mise en scène de Marc Liebens en une une exploration du mythe de l’Hélène de Troie survolant des couches temporelles successives, un temps pluriel, une identité en morceaux. Pour interroger l’écriture théâtrale, le jeu d’une comédienne, le tissu du récit de Goethe s’enrichit de fils contemporains, dont des fragments d’une pièce due à  Michel Fabien — “Charlotte”, où deux voix, deux corps en dialogue pour dire une identité qui se défait et se recompose ailleurs, autrement. Et, pour ajouter au vertige de cette schizophrénie en acte, des doubles présentés non comme des personnages mais comme deux actrices jouant à  être l’impératrice. Mais aussi Margueritte Duras (“Le Camion”), Heiner Müller — “La Mission” et son ascenseur qui fore le temps et traverse les époques. Et “Quartett”, réécriture des “Liaisons dangereuses”, épiloguant sur ce qui s’est passé et sur ce qui aurait pu advenir autrement dans un vaste jeu de miroir (théâtre dans le théâtre, jeu dans le jeu) désespéré. “Hélène” est une dramaturgie du fragment, de la rupture.

Elle est aussi anamnèse, comme une plongée intérieure dans les tréfonds d’une identité brouillée : “Entendre du dedans ce qui est de moi dedans. Création, créatrice, créature”, suggère la belle Hélène devenue Charlotte, Impératrice du Mexique. Pour éviter que « l’histoire s’éloigne, se fossilise », la mise en jeu des comédiennes se pratique comme un art devant témoin, interpellant les spectateurs attablés au même festin. Revenir aux racines du théâtre pour mieux le perdre par une couronne de fragments, tout en réaffirmant par la bouche des actantes l’ironique nécessité de buter sur un début et une fin. Comme chez Beckett, “ça va bientôt finir”. Le corps d’Hélène devient bientôt agrégat d’humeurs. Proche du traitement des corps dans les peintures de Bacon, la comédienne s’écoule littéralement par tous ses orifices, sécrétions lacrymales et morve confondue. En final le “Quartett” de Müller. “Je suis une encyclopédie à  l’agonie, chaque mot est un caillot de sang”, dite en boucle sur le fil d’un balancement entre le calme et l’étonnement, dernière pulsation d’un cà“ur en train de se vider, ultime révélation sur le “sens” de l’à“uvre avant le néant. Et sur un être que la beauté transfigure mortellement et fait naître bourreau. Près de 200 000 Grecs et Troyens ne sont-ils pas morts pour ce “pré-texte”, cette “beauté indivisible” ? Mais aussi l’Hélène devenue victime, dépossédée, enlevée, incarcérée au gré des amants et des vainqueurs éphémères, de Thésée à  Ménélas. Si les hommes pouvaient savoir ce qu’est d’enfanter et de voir s’écouler de soi un sang matriciel, sans s’acharner à  la faire jaillir sur d’autres corps, la violence balafrerait-elle moins les temps et l’Histoire des hommes ?

B.T.

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