Halina Reijn, la source vive d’Avignon

THE FOUNTAINHEAD -

The Fountainhead.

 

L’élan vers l’abîme

Après l’attentat qu’Howard Roark commet au nom de l’intégrité et de la pureté sur plan souillée de compromis d’un complexe de logements sociaux qu’il a conçu, Dominique Francon, sa complice, tente la mort volontaire. Rendu par une caméra aérienne, la tentative de mettre fin à ses jours se confond dans la mise en scène signée Ivo Van Hove avec une rencontre entre le sacré (pose iconique proche d’un Christ ou d’une Vierge Marie, les paumes ouvertes vers le ciel), Eros et Thanatos. Ce suicide manqué rejoint un apaisement post-coïtal et le gore pictural rendu par une mare de sang, dont l’actrice se vide littéralement et qui ressemble fort à la matrice placentaire d’une re-naissance. Comment ne pas songer ainsi à la romancière canadienne suicidée à 36 ans, Nelly Arcan ?

De ses romans (Putain, Folle), s’élève un chant de jouissance et de mort scandaleusement intime et qui pourtant recèle quelque chose d’archaïque et d’envahissant, voire d’universel. Un univers fantasmatique et obsessionnel, qui est autant une mise à nu, un cri, qu’un exorcisme. Autant de dimensions et manifestions  ramenant à la figure de Dominique Francon. Toute sa trajectoire que redouble comme en creux celle du grand désamour et amour de sa vie, Howard Roark, témoigne à quel point les sociétés se révèlent d’une violence incroyable avec les individus qui n’adhèrent pas à leurs normes. Jusqu’à les supplicier de nombreuses manières. Or, ce geste ultime, à la fois libertaire et liberticide, démiurgique et soumis, aucune société ne veut l’assumer comme venant d’elle. Les universitaires Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge décèlent dans l’univers de Nelly Arcan, l’expression d’un « vertigineux défaut d’existence, comme si aucune expérience vécue ne lui garantissait l’accès à la réalité ». Reste que l’une des qualités de son oeuvre est d’avoir questionné avec audace et sincérité, de même qu’avec un style haletant, les territoires les plus sombres de l’intimité du point de vue d’une femme.

 

Figure féminine contradictoire

La comédienne néerlandaise poursuit : « Prenez le best-seller 50 nuances de Grey dépeignant une relation SM vue du point de vue du dominé et prenant une dimension psychotique entre une jeune femme vierge et un milliardaire sombre et tourmenté, que je n’apprécie guère dans son écriture. » Mais ce qu’en dit son auteure Laura Munson semble pertinent face à la découverte don récit et l’interprétation que l’on peut donner aujourd’hui au personnage de Dominique Francon : « Les gens lisent parce que cela les rassure de savoir qu’ils ne sont pas seuls face à leurs problèmes…, or s’il y a un domaine dans lequel les femmes se sentent seules, c’est bien dans leur féminisme au quotidien… Une fois qu’on a obtenu le droit de vote, l’égalité au travail, la libération sexuelle et le droit de disposer de notre corps, on reste coincées, coincées dans la colère. »

Pour Halina Reijn, « Le fait demeure que de nos jours de nombreuses femmes s’affrontent à la signification souvent changeante et problématique, ouverte et irrésolue : ‘Qu’est-ce que cela signifie : être une femme ?’  Ainsi une femme peut être investie d’un pouvoir, d’une indépendance de caractère, de comportement et de revenus tout en souhaitant être toujours traitée telle une petite Princesse. Ce sont ces aspirations et vécus apparemment antinomiques, mais qui sont les facettes d’une même personne à l’œuvre ici. De plus, à l’entame de la pièce, cette femme est une vierge. J’aime qu’elle ait tous les atours et apparences d’une femme fatale et parfois d’une vamp, mais qu’elle ne puisse apporter aucun témoignage, nulle preuve de cet aura de séductrice prédatrice.  Ainsi Peter Keating s’étonne-t-il : « N’avez-vous jamais été embrassée auparavant? » C’est une figure complexe et aristocratique au sens anglais de laird, un titre héréditaire pouvant bénéficier de certains droits locaux et féodaux que des femmes laird ont remplacé par l’emploi du titre, Lady. »

C’est ainsi que le metteur en scène Ivo Van Hove, ou d’autres dans sa nébuleuse, convoquent un vagabondage perceptuel relayé notamment par la vidéo (Platel, Warlikovski, Lupa, Cassier, Oestermeier). Pour être dans le réel qui reste par essence insaisissable, fuyant, impondérable, irréductible, il subvertit les codes et les genres, trouble voire bouleverse les préceptes et les affects. Cette situation favorise un regard qui musarde, vagabonde entre le perçu fragmenté, l’aperçu et l’imperceptible, perturbant l’instance même de l’ « apparition » d’un personnage tel Dominique Francon et le monde qu’elle éveille, réveille ou révèle en nous.

Bertrand Tappolet

The Fountainhead s’est joué au Festival d’Avignon puis est en tournée européenne. Rens. : www.festival-avignon.com et www.tga.nl/en

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