Halina Reijn, la source vive d’Avignon

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Halina Reijn dans “La voix humaine” de Jean Cocteau.

 

Dynamiques multiples

Le personnage féminin clef de la pièce est un être de chair et non pas seulement une abstraction ou une allégorie philosophique. Lulu, « beauté infernale » issue des drames de l’écrivain allemand Frank Wedekind, mêle dans une proportion et une intensité rarement rencontrées dans un personnage au théâtre, la volonté, la beauté, le cynisme, la sexualité et le vampirisme. Dans des extrêmes moindres, Dominique rebrasse et subvertit peu ou prou les même cartes. L’actrice des Pays-Bas a retenu de Frank Wedekind son rejet du naturalisme au profit d’un expressionisme qui fait des personnages davantage des types que des individualités, jusqu’à leur insuffler des contours irréels, chez ce précurseur su théâtre de l’Absurde et du théâtre épique de Brecht qui s’éloigna du réalisme.

Halina Reijn détaille : « Ayant lu en premier lieu l’ouvrage, le personnage de Dominique m’est apparu étrangement familier, y reconnaissant beaucoup de moi en elle, mais de manière décalée, transposée, comme le reflet troublé d’un visage palpitant dans l’eau. Tous les protagonistes de cette pièce sont d’abord des archétypes, tout en étant rendus très réalistes dans leur interprétation notamment. La mise en jeu ne les réduit ainsi pas à un combat d’abstractions, bien qu’ils aient un aspect très tranché, titanesque, limite manichéen dans leurs contrastes marqués comme entre le noir et le blanc. Cette jeune femme est dotée d’une force et d’une intelligence phénoménales, proprement hors du commun. Dans le même temps, elle est traversée de failles et de faiblesses qui peuvent se traduire dans sa vie amoureuse tumultueuse. Elle veut être brisée et humiliée dans le simple dessein de ressentir quelque chose de vivant, une expérience humaine aussi déchirante, douloureuse et humiliante soit-elle. Je reconnais parfaitement ces forces apparemment contradictoires. A mes yeux, de nombreuses femmes luttent, ferraillent et travaillent avec ces dynamiques contradictoires. »

Dominique évoque à Peter Keating, l’acte de faire l’amour avec un homme : « Ce doit être une expérience intéressante que de coucher avec un homme. J’en ai souvent le désir de le vouloir. Je pense qu’il serait très intéressant de devenir une femme dissolue. Je suis dissolue dans tous les sens, sauf dans la réalité », dit-elle. Pour Halina Reijn, « elle souhaite disparaître dans un réel, ce qui peut-être le cœur de ma personnalité et la clef de l’ensemble des personnages que j’ai interprétés à la scène. Hedda Gabler souhaite aussi se tuer, tant elle est notamment habitée par cette passion intransigeante et folle  de sa jeunesse pour le « beau geste », les êtres d’exception qui sont à la fois d’une grande intelligence, mais peuvent être à certains moments, des brutes. Ainsi Eijlert Loeveborg, écrivain génial et déséquilibré, passionné, alcoolique et débauché dans le drame d’Ibsen, Hedda Gabler. Pour Dominique Francon, il s’agit aussi d’une douleur qu’elle veut momentanément dissoudre dans la sexualité en termes d’expériences, comme pour l’être, la prise d’héroïne. Il y aussi tant chez Dominique et Hedda que pour la femme délaissée de La Voix humaine, une tentative de rageusement ou tranquillement se détruire. Ce dans un acte de révolte, pour clore un rêve de beauté idéal ou barbare qui n’a peut-être été qu’illusion invivable, comme un dauphin viendrait s’échouer sur le rivage. »

THE FOUNTAINHEAD -

“The Fountainhead”.

Un être en rupture

A en croire Halina Reijn, « Domique Francon veut rompre en visière avec tout ce qui est attendu d’une femme dans les années 30 et 40 notamment : le rôle social, celui de mère au foyer, d’épouse aimante et soumise. Mais aussi la femme comme objet de projections et fantasmes. Elle aussi très cynique avec les comportements et attitudes attendus. Ne parvient-elle pas, dans sa lucidité presciente, à anticiper parfaitement tout ce qui se déroule au fil de l’intrigue ? Or, dans son cas, qui sait et pressent le plus, souffre le plus. Elle est ainsi incapable d’interagir dans une manière sociale acceptable. » Lors de sa première rencontre avec Peter Keating, elle lui intime : « Et s’il vous plaît ne me dites pas que je suis belle et gracieuse, et que vous n’avez jamais rencontré quelqu’un comme moi avant, et que vous avez très peur, que vous allez tomber amoureux de moi. Différons ce moment aussi longtemps que possible. » Elle souffre sans doute d’une forme de syndrome d’Aperger, un trouble associé à l’autisme qui se caractérise par des difficultés significatives dans les interactions sociales, associées à des intérêts restreints et des comportements allant en se répétant comportements répétés, note la comédienne.

« Lorsqu’elle dit que coucher avec un homme serait une expérience intéressante, elle ne joue absolument pas, à mon sens, avec le désir des hommes sur elle. Elle est totalement sincère et ne peut être réduite au statut de femme fatale où le jeu de rôle est prépondérant. » Dominique Francon ne peut ainsi se rendre et baisser la garde que si elle est puissamment contrainte. Son honnêteté sans politesse ne connait aucune limite, à l’image de celle qui se manifeste chez Hedda Gabler.

Un épisode la voit assise avec Howard, lui demandant non sans tendresse de lui dessiner le plan de la chambre dans laquelle il vit. Soit une manière étonnante de faire descendre un idéal de perfection dans l’architecture rêvée sur un plan du vécu quotidien et humain. Un beau clin d’œil également à l’extrême méticulosité de Frank Llyod Wright, l’architecte qui servit de modèle au personnage d’Howard Roark si soucieux de chacun des détails de ses constructions : meubles, tapis, linge de table, tout convoquait son attention la plus entière, jusqu’aux aux agencements de fleurs et de livres.  « C’est le moment le plus vulnérable pour Dominique, où elle se rend littéralement à Howard avant qu’il ne la rejette. Tombant le masque et la cuirasse qu’elle s’est patiemment construite, elle lui dit son amour qui reste incompris. C’est un tableau aisé à jouer, car il s’agit de ses émotions les plus profondes. » Halina Reijnajoute que : « le fait d’affirmer un féminisme dans une société patriarcale pose problème. Et je n’oublie pas que le monde théâtral dans lequel j’évolue et que j’apprécie profondément est dominé par des hommes à la mise en scène. Le fait que ces derniers soient hétérosexuels ou gays ne change rien à cette réalité. La dynamique entre actrices et metteurs en scène est étrange comme l’est le cri existentiel que pousse Dominique dans son premier rapport sexué sous contrainte. Si Hedda Gabler et Dominique Francon se révèlent d’une grande intelligence et pertinence d’esprit, le personnage féminin du monologue de La Voix humaine me semble participer, lui, d’une plus grande naïveté. »

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