Films de genre à Black Movie

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Drug War.

 

Made in China

Filmé ainsi en Chine continentale et autorisé par la censure étatique, ce qui constitue en soi un tour de force, Drug War emprunte les sentiers de certains de ses maîtres (Leone, Peckinpah) dans une forme de western urbain alternant flamboyance visuelle, ici souvent en demi-teinte, et crudité du propos. La maîtrise technique et le formalisme glacé parfois mortifère, le hiératisme des attitudes laissent néanmoins la place à un sujet de société qui – officiellement – n’existe guère sur sol chinois : le trafic de drogue. Johnnie To rehausse ici ses formes favorites d’un fond social plus noir. L’incarnation, la chair et un soupçon d’âme se frayent un chemin lorsque l’opus se déleste de son formalisme corseté pour serpenter vers la relative invraisemblance du scénario.

Emaillé du traditionnel sang pulvérisé comme à l’aérographe et de corps saisis de soubresauts grotesques et demeurant debout malgré la mitraille, le gunfight final a toute la nervosité opérique des meilleures danses de mort signées Sergio Leone ou des premiers John Woo. La séquence a été tournée dans un quartier résidentiel chinois connu, dont le nom a été changé comme tous les autres lieux, avec des voitures qui font années 70 est émaillée de ce burlesque du détail qui touche. Ainsi cette jeune inspectrice agonisante se plaignant désespérément de son talon brisé. Plus tôt, dans une veine tragico-grotesque flirtant avec l’univers des combats armés d’un autre réalisateur de Hongkong tirant davantage vers la BD et l’anime ultra stylisée graphiquement et “hyperchorégraphiée”, Stephen Chow (Crazy Kung-Fu, CJ7), deux frères sourds et redoutables tueurs communiquent par la langue des signes en résistant crânement à l’assaut du hangar bourré de drogue par une troupe d’élite de la police chinoise qui a les mêmes tenues génériques que le SWAT, unités de police d’élite aux États-Unis.

La fin peut, pour un regard distrait, se confondre avec un moralisme asséchant et se situer dans la droite ligne de la propagande étatique pour la punition des criminels, ici à grande échelle, puisque l’héroïne et les amphétamines se comptent par centaine de kilos. Or, il s’agit sans doute de l’une des premières représentations dans un film de fiction grand publique d’une exécution (non publique, elle) par injection létale d’un condamné dont le visage est recouvert d’un tissu. L’homme essaye jusqu’au quasi dernier souffle de négocier ses bons tuyaux contre un supplément vital. Un procédé d’exécution utilisé aux États-Unis dès1982, et également en Thaïlande. Le condamné est sanglé sur une table. L’épisode montre  clairement le cathéter installé dans une veine, tout en laquant le décor d’une pénombre plasticienne. Plusieurs substances chimiques lui sont ensuite injectées à doses mortelles. Soit du thiopental de sodium, qui endort rapidement, le bromure de pancuronium, qui paralyse les muscles et provoque un arrêt respiratoire, et le chlorure de potassium suscitant un arrêt cardiaque. Cette séquence que l’on voit dans des productions américaines acquiert ici un jour nouveau relativement au contexte, à la fois ancré dans la réalité et presque hors du réel par son filmage plasticien, suspendu au-dessus du temps.

 

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Why Don’t You Play in Hell ? Sono Sion.

 

Tournages et détours

Why Don’t You Play in Hell? (2013) est un conte punk de la jeunesse cruelle pour le baroque, fécond et éclectique réalisateur nippon halluciné Sono Sion revenu de son cinéma loachien et malaisant pour le Japon dans le sillage post catastrophe de Fukushima (Himizu 2011, et The Land of Hope, 2012). Une farce crue alliant, de manière proprement shakespearienne, ironie potache, comique outrancier, gore sanguinaire d’art martial et films dans le film. Le tout emballé dans un hommage convulsif et jubilatoire au cinéma super 8 qu’un J. J. Abrams sublimait dans son Super 8. Ce, en refigurant les mondes fantastiques des années 80 (le brelan Spielberg, Zemeckis, Dante) autour de l’enfance créatrice, sa candeur, ses émois sans verser dans l’exercice de style. Cette forme d’innocence enjouée Sono Sion, la retrouve pour sa bande de copains cinéphiles en rollers filmant un yakuza au costume blanc ensanglanté se trainant le long d’une palissade après avoir été trucidé par une ménagère de moins de 50 ans et son couteau de cuisine vengeur. Le tout sans se naufrager dans le crépusculaire cynique de C’est arrivé près de chez vous. Le 35 mm est aussi à l’honneur à l’époque du tout digital qui ne rend pas toutes les nuances, richesses expressives, palette chromatique et vibratile de la pellicule argentique.

Starlette provocatrice, yakusas énervés, jeunes cinéastes en soif d’accomplissement. Le pitch mêle humour XXL et télescopage de genres et registres. Deux gangsters se vouent une haine viscérale. L’un veut concrétiser les espérances de son épouse en cherchant un rôle au cinéma pour sa fille. L’autre a la mauvaise idée de s’infatuer de la jeune personne qu’un cinéaste indépendant distribue pour le rôle principal de son film. Mais, comme c’était à espérer et à prévoir, tout dérape. Le film touche profondément par l’incroyable empathie sans mièvrerie que le cinéaste accorde à une “scène jeunesse” qui lutte pour se frayer une place si ce n’est un devenir toujours incertains dans le monde adulte. Un univers si ardu à déchiffrer et peu accueillant au demeurant. Au final, personne ne meurt vraiment dans cette mise en abyme où l’on s’égare sans que cela n’altère en rien l’intérêt pour cette incroyable déclaration d’amour et de foi dans le cinéma.

 

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Land of Hope, Sono Sion

 

“Punk lui-même, Sono Sion a débuté sa carrière avec des petits films 8 mm, où il scandait son nom à satiété sur le mode de ‘Je suis Sono Sion‘, détaille Bastian Meiresonne. Au gré de ses trois derniers films, Himizu, Guilty of Romance et Land of Hope, il a été encadré par de nouveaux producteurs désireux de voir son œuvre prendre une direction plus mainstream et hype dans le sillage d’un Takashi Miike. On sent une certaine retenue dans ces réalisations relativement à son cinéma habituel. Profondément ébranlé par la catastrophe de Fukushima, il tourne un cinéma post tsunami, dont des scènes délirantes existantes ont été coupées au montage final, tant elles cassaient un rythme voulu posé et dramatique. La cinquantaine atteinte, Sono Sion vire ses producteurs, se marie avec une actrice à la poitrine très généreuse et de vingt ans sa cadette. Il ressort alors de ses tiroirs un scénario écrit dix-sept ans auparavant. Et laisse libre court à son imaginaire débridé dans l’opus punk, Why Don’t You Play in Hell?. Il revient ainsi à un cinéma plus personnel, narrant sa vie et son expérience de la pellicule 8 mm. Le film joue sur une fibre nostalgique dans un environnement par instants proche des années 70 et du début des années 80 au Japon. Avec cette folie ou ce désir irrépressible de filmer tout et n’importe quoi à l’âge d’adolescence ou d’enfance. Dans un jeu de renvois et d’adresses, le cinéaste reprend en grande partie Kill Bill de Tarantino qui est lui-même une appropriation du cinéma asiatique et singulièrement nippon dans ses esthétiques, ses codes formels, ses personnages et ses dramaturgies.”

Le film est délicieusement cinéphile à souhait, alignant le références, de Bruce Lee (ici en mode dubitatif et déceptif) à Baby Cart en survolant de nombreux tours visuels du cinéma nippon aussi popularisés par Takashi Miike et Yoshimasa Ishibashi : les poses paroxystiques et mimiques en morphing expressif sidérant, le rythme du montage ouvrant sur un feuilleté de déclinaisons scénaristiques où les limites entre réalités et fictions se brouillent, et des décrochages d’un support filmique à l’autre, le grand art des arrêts sur image. On en passe et des meilleurs, dont une fillette toute joliette revenant telle une ritournelle deleuzienne au fil d’une pub pour pâte à dentifrice. En multipliant les intrigues, des séquences sont sérialisées sur un registre répétitif, doublées, redoublées à de nombreuses reprises, comme pour filer cette métaphore de la copie ou d’un montage qui repasserait sans cesse ses possibles en tous sens. Sans atteindre néanmoins les sommets de ses magnum opus que sont Suicide Club et Strange Circus.

Bertrand Tappolet

Festival Black Movie, Genève. Jusqu’au 26 janvier. Rens. : www.blackmovie.ch

 

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