Fernanda Barbosa : corps, mémoire et âme de ballet

Partir aussi de soi

Pour Les Noces (2013), la Néerlandaise Didy Veldman a posé au fil des répétitions nombre de questions sur le désir de mariage, sa représentation, son vécu, du rêve au réel qui fictionne aussi. Fernanda Barbosa a apprécié sa qualité de dialogue et la confiance accordée aux propositions émanant des interprètes. « Face à une partition signée Stravinski mêlant gravité, drame et fatalité, la chorégraphe a su offrir une légèreté lumineuse, un lâcher prise étonnant, une effervescence pleine de grâce possiblement inédite pour cette œuvre historique », souligne, de sa voix chantante, une interprète comme illuminée par cette remémoration. Cette dernière lui rappelle en écho sa famille qu’elle va retrouver au pays deux fois l’an. L’ambiance est alors à la fête, comme pour Les Noces, à la fois détendue et légèrement intranquille face à ce que l’on a laissé derrière soi, il y a long. Un mélange de familiarité et d’étrangeté, à l’image de la Brésilienne sur scène. L’interprète qui se réclame aussi artiste cache une rigueur chorégraphique et une invention subtilement ciselée sous un sens du jeu et de la couleur – elle est métisse aussi, ce qui n’est pas si courant dans les lignes des ballets européens –. La jeune femme combine de manière surprenante enjeux formels et pur plaisir du regard. Sa danse tour à tour drôle, expressive et grave a sans doute ouvert une autre façon d’être danseuse et d’être spectateur.

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Le Sacre du printemps (2013). Ballet du Grand Théâtre (2013). Chorégraphie : Andonis Foniadakis.© GTG Gregory Batardon.

Dans la variante pour tribu amazonienne sacrificielle du tellurique Sacre du printemps (2013), elle est l’une des seules à correspondre idéalement au « casting à physionomie ethnique », pour la déclinaison en terre primitive latino-américaine. Si elle s’en amuse, l’interprète souligne que seule compte à ses yeux la danse extatique, survoltée, jubilatoire et exigeante à incarner dans ses incessants changements de direction. Depuis Selon désir (2004), le patron vibratile dansé et d’une intense corporéité imaginé par Andonis Foniadakis lui sied comme une seconde peau. « Avec lui, je danserai pour toujours et toujours », glisse-t-elle, déterminée comme rarement.

Légèrement plus juvénile que David Beckham, la danseuse parcourt son terrain favori avec un à-propos, une pertinence lucide et une efficience que l’Anglais n’a plus guère dans son expression athlétique et son jeu. On s’imagine peu ce que représente d’ascèse et de sacrifice, de discipline et de volonté endurante le fait d’être engagée successivement au sein du Ballet de Rio de Janeiro, dans les rangs de divers Stadttheater (Lucerne, Hagen, Dortmund) et au Ballet ibérique de Zaragoza avant d’intégrer le corps de ballet du Grand Théâtre genevois en août 2000, y participant à de nombreuses créations et tournées pour des pièces de Balanchine, Robins, Childs, Jobin, Ek, Forsythe, Neumeier, Kylian, Foniadakis, Cherkaoui, Maillot, Millepied, Bagouet, Aznar, Bouvier, Gat.

Fernanda Barbosa serait-elle l’authentique star au long cours dans une institution, dont les exigences et critères standards en termes de présence scénique, acuité mouvementiste et physicalité pour ses interprètes sont parmi les plus élevés au monde ? Non, vous ne rêvez pas, la mémoire et la femme toujours passionnée, curieuse de tout au sein du Ballet genevois, c’est elle. De bon matin, « j’aime aller écouter des conférences sur l’économie suisse », confie-t-elle, rieuse. Avant son entrée dans une nouvelle vie, qu’elle souhaite axée sur le coaching en danse et la transmission de cet incroyable savoir chorégraphique accumulé au fil de ses années de pratique et d’expérience, elle est plus que jamais interprète. Après Mémoire de l’ombre, la danseuse évoluera encore en tournée dans des pièces de répertoire du Ballet genevois, dont Glory signée Andonis Foniadakis, Sed Lux Permanet avec la partie du Requiem de Fauré conçue par Ken Ossola et Roméo et Juliette de Joëlle Bouvier. Fernanda Barbosa incarne au plus haut point une vision exigeante et de haute tenue de la danse, où elle place toujours l’humain et la qualité du lien et de la relation à l’autre au centre.

Bertrand Tappolet

Mémoire de l’ombre, chorégraphie de Ken Ossola. Jusqu’au 20 février. Tournées du Ballet du Grand Théâtre. Rens. : www.geneveopera.ch.

 Lire également : La traversée des ombres et paysages musicaux mahlériens par Ken Ossola. Bertrand Tappolet. 18 février 2014.


[1] Enora Rivière, Ob.scène. Récit fictif d’une vie de danseur, Pantin, centre national de la danse, 2013, pp- 14-15.

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