Espoir, je chante ton nom avec Zazie

“Tout peut encore arriver, dans un jour, un mois…”, feule Zazie dans son titre Cyclo au rythme lancinant, intranquille et mortifère comme une réminiscence électro pop darkwave de Joy Division. Entre deuil assumé et vie dure choisie dans le couple, Zazie est sur la scène de la Fête de l’Espoir, le rendez-vous le plus populaire, gratuit et couru de l’année (50 000 personnes environ selon les organisateurs). Puis, le 14 décembre 2013, en concert à l’Arena de Genève.

 

Bientôt cinquante automnes et autant de printemps, Madame Zazie, la star aux six Victoires de la Musique (excusez du peu) ballade son spleen à mi corps entre l’auto-ironie et la gravité d’une mise à nu. L’aveu de soi en forme d’autofiction est une pratique littéraire qu’elle sait comme nulle autre retrouver puis perdre. L’encre noire de sa mélancolie sait aussi se faire ajourer par une douceur lumineuse venant d’une amoureuse s’attachant à traduire tous les matins et crépuscules d’un monde sensoriel.

Zazie dans le rétro

Faisant partie des 40 ans++, depuis que l’on est débarqué sur terre pour un périple en Mobile Homme” vers l’infini et au-delà, on l’entend chanter avec l’innocence et la légèreté d’une enfant autant qu’avec la sagesse, la gravité et la folie parfois bipolaire d’une très ancienne dame. Cette coexistence des âges de la vie, des âges de la terre, est sans doute le plus troublant, et le plus inédit avec Zazie. Au hasard de son dernier album, Cyclo, l’épure règne sur des compositions mettant en avant la voix de la chanteuse, fuselée, éthérée, mais toujours impressionnante dans sa dimension de velours fêlé, rauque, embrayeuse d’imaginaire émotif trouble, solaire et dépressionnaire. Pour Tout”, la société de consommation à mort est devenue une instance régressive de consumation des sens en feu de paille. A en suivre l’auteure compositrice et interprète, cette société élude la tension du plaisir sybarite pour la compulsion, le surveiller et jouir d’une pornographie doublée d’un fétichisme appliqué à la marchandise “On veut tout et tout de suite / Pas l’alcool, mais la cuite / Pas l’amour, le coït / Et qu’ça saute”. Ce, en oubliant que le bonheur ne s’insinue point par une tyrannie consumériste, mais dans les interstices, comme herbes folles.

“Ce n’est pas en pleine lumière, c’est au bord de l’ombre que le rayon, en se diffractant, nous confie ses secrets”, écrit le philosophe Gaston Bachelard. Il y a un beau jeu d’ombres et de lumières dans l’ultime opus griffé Zazie. L’ombre peut se faire écrasante ou vivifiante, le souvenir recréé peut étouffer ou au contraire véhiculer. La douceur et la fragilité sont au rendez-vous, un rendez-vous très intime que chacun vit en lui, pour lui, de manière très personnelle. Enregistré en complicité étroite avec Olivier Coursier d’AaRON, cet album ressemble à l’orage continument contenu, mais, en fin de compte, une promenade sous la pluie n’est jamais de l’ordre de la ballade perdue, la joie y vient avec la douleur. Projeter une lumière sur la consistance d’un lien qui se manifeste sur le plan de la vie erratique des relations individuelles intimes, autant, qu’en creux sur celui, public, de la Cité : ce n’est pas la moindre vertu d’un titre comme Les Contraires. Les paroles ne tentent jamais d’aplanir les ambiguïtés ou simplement de banaliser une relation qui, par son caractère précisément contradictoire, paraît, à première vue se dérober à toute explication. Sur des pulsations assourdies plus proches d’un mouvement de ressac que du métronomique, la composition sonore évoque furtivement la musique sérielle au piano d’un Terry Riley, les rythmes asynchrones au sein du pas de deux qu’est le couple. “Tu crains le pire. Moi j’espère… les contraires”, cisèle Zazie avec un sens du rythme, de la rime et des jeux de langue où l’on ne sent que rarement le muscle sous l’étoffe, comme aimait à le dire Flaubert.

Il y a dans tous ces “chantiers” d’écriture signés Zazie, une exposition assumée au danger, à “la corne de taureau” qu’évoque Michel Leiris. Faire don de soi à l’écriture et par elle, peut-être, se sauver et libérer, telle semble, en partie, la tâche que s’assigne Zazie. Un projet qui puise, au plus profond de l’intime refiguré, sa vocation “collective”. A ceux qui croyaient qu’on écrit pour dire ce que l’on sait ou croit savoir, Zazie nous suggère le contraire notamment au détour de Je ne sais pas” qui marque par une tessiture éraillée. On écrit pour savoir ce qu’on ignore. On écrit pour répéter cette ignorance, pour que ricoche sur la page et depuis moi ce qui est invisible, impalpable, qui aveugle et fait se taire. Mais si l’on écrit dans l’ignorance, on n’écrit pas depuis rien, il y a quelque chose. Comme Margueritte Duras, Zazie dit que l’événement a toujours lieu au moins deux fois. Il est rarement inventé, mais plutôt redistribué dans les cartes rebattues de ce qui est advenu ou éprouvé. La fiction, les histoires, ça n’existe que peu. Ecrire n’est pas pour autant soit reproduire ou répéter. Mais écrire, c’est moins construire que déconstruire ou reconstruire. “Le spectateur doit payer non pas pour consommer quelque chose mais pour travailler à définir son désir”, écrit le chorégraphe Jérôme Bel.

 

Play blessures, c’est elle

“Nous sommes là de passage”, entend-on dans les plis du troublant Temps plus vieux. Après quelques chansons de son huitième album Cyclo, c’est comme après la mort pour ceux qui en réchappent, un instant : on s’étonne du temps qu’il nous reste. On ne veut plus l’occuper, ce temps sous l’hypnose, voire la narcose des travaux et des jours. Comme les êtres qui reviennent des blancs sentiers d’un coma, on garde au fond de l’âme la douceur irradiée d’avoir toucher au plus juste de la vie, en cherchant moins à faire exister ou tenir les choses à tout prix, qu’en oubliant parfois les mots justes, leur préférant les mal coiffés. Cette douceur qui n’exclut nulle blessure tient lieu de volonté et de désir, si ce n’est d’avenir. Ses textes sont emplis d’images-lucioles qui sont des “images au bord de la disparition ”. Car Zazie n’a sans doute pas oublié ces paroles dues à Agathe Torti-Alcayaga, historienne du théâtre : “Le regard collectif du spectateur restera une pierre de touche au frottement de laquelle, pour la communauté des Hommes tout entière, affleurera le sentiment de la vie.”

Lorsqu’il bivouaque au côté de Zazie, l’amour n’est plus vraiment rattaché au sentimental. L’amour est ce réel si déceptif, jubilatoire, dispensable et nécessaire à la fois tout désencombré de nos amours, liaisons et déliaisons imaginaires. Ce que chante l’auteure-compositrice et interprète, ce sont les multiples facettes sans cesse retournées d’un lien fragile, et dénié sans cesse, une forme de souffrance à la fois vitaliste, contemplative et autoréflexive d’avoir à vivre et mourir sous l’ombre du périr au sein du corset d’un quotidien parfois délétère et qui délite tout sentiment vrai évoqué au cœur de Cyclo, le titre phare porté par des volutes synthétiques envoutantes. Un lien où se nouent liberté pour soi et engagement pour autrui. Qui ont notamment pour noms : associations caritatives, soutien au Prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi, victimes du séisme en Haïti. Un lien qui appelle sa reprise dans l’imagination d’un partage souvent improbable, voire impossible. Mais se vit dans le quasi devoir d’un témoignage sans fin.

Sur le vidéoclip de Cyclo, l’artiste chante en surplomb de falaises, ouvrant sur la fenêtre d’un panorama, balise pour arpenter la “géopoétique” de paysages autant intérieurs que naturels. Elle court entre mode espiègle rebelle et gothique doucement crucifiée entre des branchages cascadant des cieux. Suivant la progression de Zazie en sentiers escarpés et falaises, la caméra est dans le style poursuite menée en cache-cache avec le sujet filmé, qui n’a jamais oublié l’ “enfantôme” qui se love en elle. L’objectif donne dans les réminiscences estampillées Nouvelle Vague au filmage léger, aérien, incertain, voire vidéo souvenirs de vacances rappelant Sophie Calle. Une artiste plasticienne, écrivaine et photographe française, dont le travail d’artiste consiste à faire de sa vie, notamment en ses versants les plus intimes, son œuvre en utilisant de nombreux mediums : livres, photos, vidéos, films, performances. Pour Zazie, l’enfant est peut-être ce compagnon, visible ou invisible, dont les signes de reconnaissance et la toujours neuve lumière n’empêchent ni la part de l’ombre ni le sentiment de la solitude, ni la certitude de la séparation. Sa présence en elle et à côté d’elle est vécue comme énigme et initiation.

“Les thèmes que j’aborde peuvent paraître un peu désespérants, mais ils ne sont pas du tout désespérés pour moi ”, confie Zazie lors d’un entretien accordé au site chartsinfrance. La plupart de ces textes peut s’inscrire dans ce dans les ambiguïtés et contradictions, apparentes ou non de l’autofiction, qui est comme l’avance la romancière française Marie Darrieussecq “une assertion qui se dit feinte et qui dans le même temps se dit sérieuse”. En d’autres termes, l’auteure d’autofiction tout à la fois affirme que ce qu’elle raconte est vrai et met en garde le lecteur, l’auditeur contre une adhésion à cette croyance. Ainsi, tous les éléments du récit en chansons oscillent entre valeur factuelle et valeur fictive, sans l’on puisse trancher entre les deux.


Pas rôles de femmes

Même si son ultime album se veut volontiers crépusculaire dans la lignée d’un romantisme noir cher à la dramaturge britannique Sarah Kane, l’artiste ne se révèle pas une mélancolique tendance pathologique, qui ignorerait ce qu’elle a perdu : tout sans doute à commencer par elle. La dimension héraclitéenne du temps qui passe faisant ressembler ses titres aux  bûchers des vanités allumés par Johnny Cash au soir de sa vie. A ce que pressentait Sartre en soulignant : “Les morts sont un peu comme des héros de roman, ils sont lavés du pêché d’exister”, Zazie semble répondre au fil de Temps plus vieux qu’ils sont aussi dégagés de l’obligation de paraître : “Comme ces rides dans le miroir / Nous serons plus beaux dans le noir / Libres, nous pourrons l’être / Sans paraître.” Pour cette chanson, l’artiste relève sur le site chartsinfrance  : “On n’a peut-être pas envie de se rappeler tous les jours que l’homme est mortel ! Mais ce n’est pas dénué de sens de se le rappeler de temps en temps. C’est se rappeler qu’il y a une urgence à être heureux, une urgence à la joie, à ne pas entendre demain… C’est tout ça que dit cette chanson. C’est aussi une chanson sur les formats de séduction que d’une certaine manière on nous impose. C’est peut-être encore plus vrai pour nous les filles avec le diktat de la mode.” Une réalité que met finement en lumière la journaliste Mona Chollet dans son ouvrage Beauté fatale. Les Nouveaux visages d’une aliénation féminine. Une auteure pointant “ce problème direct et concret d’une domination qui s’exerce aussi sur le corps et qui passe par toutes ces pratiques dites de beauté, que certain-e-s ont appelées le corset invisible. Il s’agit en réalité d’un ensemble de normes tellement rigides qu’une femme a finalement très peu de chances de le vivre de manière simple et agréable ! Il existe des choses très agressives pour l’être des femmes : derrière les modèles de minceur par exemple, c’est une négation pure et simple de la féminité, du corps féminin.”

Dans son meilleur, cette artiste souvent inclassable se rapproche des propos de la romancière spécialisée dans l’autobiographie à dimension sociale et intime, Annie Ernaux : “Ce qui me fascine, moi, c’est la réalité, ce qui a eu lieu. Quand j’écris, j’ai besoin d’être, d’un bout à l’autre, dans une démarche de vérité, ou plutôt de recherche de vérité, jusqu’à l’obsession – retourner sur les lieux, n’inventer aucun détail. Evidemment, la vérité, c’est ce qu’on cherche et ne trouve jamais. Mais les moyens pour chercher cette vérité font partie de la vérité (une phrase de Marx).”

Bertrand Tappolet

Fête de l’espoir, Stade du Bout-du-Monde, Champel, 18 mai 2013, de 17h à 2h. www.espoir.ch

Zazie, Cyclo Tour. Arena Genève. samedi 14 décembre 2013, 20h.

Site de l’artiste : www.zazieonline.com

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