Daniel Berset, entre ombre et lumière

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Daniel Berset. « Ligne Rouge ». 2000. Quai Wilson. Genève.

Depuis que l’image de « Broken Chair », l’oeuvre érigée sur la Place des Nations, a fait le tour du monde et atteint un statut mythique, Daniel Berset, son créateur, est certainement le plus connu des artistes genevois. Anton Meier présente dans sa galerie du Palais de l’Athénée une sélection d’oeuvres qui illustre les recherches de Daniel Berset entre les années 1983 et 2000.

Paradoxalement, la renommée et ses trente ans de présence sur la scène artistique ne lui ont pas encore ouvert les portes des institutions vouées à l’art contemporain à Genève. Le fait tient à ce que le travail de ce pur artiste d’atelier, et non de salon et de réseau, ne correspond pas au strict paradigme imposé à Genève par la principale institution depuis vingt ans. Daniel Berset n’en a pas moins connu un démarrage de carrière fort et rapide. Issu de l’Ecole anglaise, il expose dès ses débuts à Bienne, Lyon, Marseille, Rotterdam, représente la Suisse à Lisbonne, participe au 700e anniversaire de la Confédération et est invité à de nombreuses biennales.

Depuis 1983 et jusqu’à aujourd’hui, la chaise, empreinte du corps, est présente dans son oeuvre comme élément métaphorique. Avec la sédentarisation de l’humanité, a travers sa forme et son raffinement, le siège a représenté toutes les couches de la société. Aucun autre élément n’entretient un rapport plus intime avec le corps humain. En 1987, après une longue série d’études, Daniel Berset est parvenu « à dessiner un prototype anonyme de ce meuble qui dans sa représentation dépasse toutes les modes. » Plus généralement, son oeuvre prend sa source dans l’observation du monde, l’exploration du vécu au quotidien, simplement, et la traduction des émotions  ressenties dans un vocabulaire géométrique propre qu’il propose au partage de l’observateur sensible. Nous retrouverons donc en un peu plus de vingt sculptures et peintures sur papier journaux les sujets qui, hors d’une stricte ligne formelle, caractérisent son travail, ainsi la chaise, le socle, l’ombre et la lumière, les métamorphoses.

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Daniel Berset.  « Assiboucouché », 1991. Chaise en bois, acier. 100 x 95 x 41 cm.

« Depuis 1982 et jusqu’a nos jours j’ai utilisé la chaise comme élément métaphorique. Le travail s’élabore au fil du temps, je commence d’abord par une chose simple avant de l’enrichir avec d’autres problématiques. Des formes s’imposent, ainsi de la chaise qu’un jour j’ai décidé de conserver comme élément métaphorique. L’introduction de la couleur a permis d’atteindre une quatrième dimension. »

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Daniel Berset. « Damoclès », 1984. Chaise, carton, papier journal, fusain, H 240 cm.

L’ombre est une zone sombre créée par un corps qui intercepte les rayons d’une source lumineuse nous dit Le Robert. Elle peut aussi se définir comme apparence opposée au réel autant qu’elle représente l’âme des morts séparée de son corps. Double immédiat, liée à la chaise dans Damoclès, oeuvre impressionante et énigmatique, l’ombre atteint cependant à son existence propre par la projection dans une forme monstrueuse qui nous fait entrer dans le domaine de la fantasmagorie.

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Daniel Berset. « Broken Chair », 1997. Bois. H 1200 cm. Place des Nations Unies, Genève.

« Broken Chair », a conduit Daniel Berset à être considéré comme un artiste engagé ; lui, relève que « l’expression d’un artiste est toujours engagée dans la mesure où elle est le produit d’un questionnement des valeurs, de l’esthétique et des codes de représentation de notre société. »

« Tout le monde admet que « Broken Chair » est efficace. Son pied brisé hurle une douleur comparable à celle du tableau Guernica de Picasso. Haute d’une douzaine de mètres, conçue en douglas, une sorte de mélèze, elle ne tient que sur trois pieds. Le quatrième est éclaté. Manière de montrer que même mutilée, elle reste debout et garde sa dignité. Le succès de cette Chaise brisée est tel que des sites internet et des cartes postales lui sont consacrés. Les télévisions étrangères ne manquent jamais son image. »

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Daniel Berset. « Ligne Rouge ». 2000. Quai Wilson. Genève.

Du 11 au 15 septembre 2000, la Suisse fut l’hôte de la deuxième réunion annuelle des Etats participant à la Convention d’interdiction des mines antipersonnel qui s’est tenue au Palais des Nations-Unies à Genève sous le titre « Chaque minute compte ».  A cette époque les mines tuaient ou blessaient une victime toutes les 20 minutes. Pendant toute la durée de la conférence, une chaise en bois usagée et brisée, préalablement peinte en rouge, a été posée toutes les 20 minutes, 24 heures sur 24, pour former une ligne continue le long de la promenade du Quai Wilson (face au Palais Wilson, siège du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme). La conférence à duré 5 jours et 4 nuits.

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Daniel Berset. Installation. 1997. Esplanade du Musée d’art et d’histoire, Genève.

« Dans mon travail quand je fais les chaises, je ne montre pas la lumière, même pas la chaise, ni l’ombre, je ne montre que la trace. »

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Daniel Berset. « Oben », 1985. Carton. H 180 cm.

En 1982, lors de ses premières études sur l’ombre et la lumière, Daniel Berset découvre les anamorphoses en trois dimensions et questionne la subjectivité du point de vue. Loin d’un art rétinien qui flatte le regard et abuse, ou d’un genre qui nécessite la justification par un discours, les oeuvres créent une certaine perplexité avant que le regardeur trouve le point fixe d’où naît une autre image dotée de cette capacité de le faire passer de la deuxième à la troisième dimension. Ses œuvres demandent des capacités d’adaptation, de regardeur impliqué à qui il appartient de suivre le regard de l’artiste pour prendre conscience des différentes possibilités d’appréhender un objet ou de percevoir une relation.

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Daniel Berset. «  Le Baiser », 1992. Bois coloré (hêtre), 53 x 79 x 27 cm.

Issu de ses divers recherches, «  Le Baiser » 1992, appartient à ces œuvres qui intriguent. Au premier contact, la disposition sur un socle des trois éléments évoque des pièces de jeu d’échec, l’intention ne se perçoit pas immédiatement, puis un détail intrigue, un visage apparaît puis deux, et le face à face du couple s’impose au regard. Bien que les deux profils définis par l’objet central soient identique, l’identité des deux visages inscrit dans le vide, un homme et une femme, est suggérée par la différence entre les deux objets extérieurs. L’artiste tente de provoquer des troubles perceptifs lors d’un travail avec la sensibilité du spectateur qui se voit récompensé lorsqu’il saisit le sens de l’oeuvre et passe d’un niveau de lecture à un autre. Les questions relationnelles font l’objet d’une attention particulière qui fait le plus souvent appel à une forme discrète d’humour.

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Daniel Berset. «  Le Tabouret », 2009, à l’entrée du village d’Aigues-Vertes dans le canton de Genève, bois, ciment, zinc. Hauteur : 8000 cm.

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Daniel Berset “Moncreux”, 1990. 75 x 400 x 200 cm. Bois, objets peints.

“Un nivellement par le bas. Cette sculpture s’inscrit dans ma recherche sur le socle . L’utilisation du socle, dans sa verticalité, met en valeur un objet, change son statut social. Moncreux questionne cette fonction et opère un nivellement par le bas en créant une horizontale à partir d’un ensemble de verticales. Afin de donner une plus grande cohérence à ce travail, j’ai choisi 40 objets ordinaires mis à disposition sur le marché (bouteille, verre, vases…). Le choix de ces objets quotidiens est défini par son diamètre maximum. La différence progressive de diamètre entre chaque objet est de 5 mm.”

 

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Daniel Berset. « Do », 1989, verre acrylique, bols en plastique rouge. 160 x 59 x 59 cm.

L’espace restreint d’une galerie ne permet pas de montrer une rétrospective, « c’est pourquoi, explique Daniel Berset, avec Anton Meier nous avons choisi de présenter mes dix-sept premières années de production, et donc de faire des choix. C’est l’avantage des contraintes que de provoquer une ultime réflexion qui aboutit à sélectionner des pièces qui reflètent la pensée plus la diversité des recherches formelles. Donc, en terme de sélection, j’ai choisi de montrer deux ou trois pièces par période afin de mettre en évidence mon cheminement, et la réaction des visiteurs qui y trouvent une cohérence me semble indiquer que le sens de ce parcours est perceptible. On ne juge pas un artiste sur une pièce mais dans le temps. »

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« La vague SIP », 1990, pavés de sol en bois, 280 cm. 

Parmi les installations éphémères d’importance, les amateurs d’art contemporain se rappelleront avec nostalgie de « La vague SIP ». Cette installation in situ a été réalisée dans l’espace industriel de la SIP à Genève, juste avant que le Musée d’Art Moderne et Contemporain (MAMCO) s’installe dans ce lieu. Afin de marquer le changement d’affectation de l’espace, Daniel Berset avait décidé de faire glisser le sol, constitué de pavés en bois, pour donner naissance à une vague. L’espace au sol libéré de ses pavés a été remplacé par une couche de copeaux de métal récupérés sur le site.

Daniel Berset
Oeuvres de 1983 à 2000

5 novembre 2015 – 27 février 2016
Galerie Anton Meier
Palais de l’Athénée
2, rue de l’Athénée. Genève
www.antonmeier-galerie.ch
Site web de Daniel Berset : www.danielberset.com

En accompagnement de l’exposition et en présence de l’artiste :
ARTIST’S TALK
les samedis de 12 à 13h – entrée libre.
Daniel Berset s’entretient avec : Pascal Rebetez, le 23 janvier 2016 ; Diane Daval, le 30 janvier; Vincent Mangeat, le 13 fevrier; Joerg Bader, le 27 fevrier.

Bio-express : Né en 1953, Daniel Berset vit et travaille actuellement à Genève. L’artiste, formé à la Middlesex Polytechnic School of London, a été lauréat de nombreux prix et bourses parmi lesquelles les Bourses fédérales des beaux-arts. Dès 1982, il  interroge le point de vue du spectateur, avec ses anamorphoses en 3 dimensions. Depuis cette date et jusqu’à aujourd’hui « la chaise », comme un fil conducteur, est un sujet récurent dans son oeuvre. Il a séjourné et travaillé en Espagne, en France, en Australie, ou encore au Royaume-Uni. Il a participé à plus de 60 expositions collectives en Suisse et à l’étranger. Ses oeuvres ainsi que ses installations in situ sont dans de nombreuses collections publiques et privées.

 

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