« Bab et Sane », Frères ennemis

scène

Photo: Mario del Curto

« Bab et Sane » du dramaturge René Zahnd raconte une descente vers la folie en vase clos Deux hommes d’origine africaine sont cloitrés dans les souterrains d’une luxueuse demeure, celle du dictateur déchu Mobutu. Elle est située dans les environs de Lausanne. Ont-ils été oubliés après la chute de l’autocrate ? Mystère. Il n’est pas inutile de rappeler que le gouvernement et l’establishment économique helvètes s’accommodèrent jusqu’à  l’été 96 et le blocage des avoirs de Mobutu en Suisse, de la corruption du régime, des violations des droits humains, voire de la faillite économique du pays.

Hauts murs de béton, étroit soupirail, couloir plongé dans la pénombre : la scénographie trahit bien un sentiment de claustration anxiogène. Le tandem formé par Sane (le burkinabé Hassane Kassi Kouyaté) et Bab (le malien Habib Dembélé), lui, n’est pas sans évoquer celui, dramatiquement clownesque, formé par les Valdimir et Estragon d’ « En attendant Godot ». Ou dans « Fin de partie », qu’on entende Clov se révéler dans sa question : « A quoi est-ce que je sers ? » pour recevoir de Hamm cette clôture : « A me donner la réplique ».
Sane reprend les idées force du « Discours sur l’authenticité » (1971) de Mopbutu, « Retrouvons nos racines, remettons notre culture en majesté, transformons notre identité en arme de guerre. Faisons de l’authenticité notre étendard national. » Le propos fait pendant autocratique, voire totalitaire, au concept de « négritude » dû à  Léopold Senghor. On comprend qu’aujourd’hui encore certains Africains n’ont pas fini d’entretenir un rêve fou qui tue. Ils ne peuvent ainsi pas baigner dans le liquide amniotique de leur « authenticité » tout en se lamentant de l’absence d’eau chaude et d’électricité. C’est un effet miroir de la misère africaine au cà“ur de la somptueuse villa où l’heure est désormais au black out et à  la coupure d’eau. Vers le pire, en avant. Alors que le temps hémophile ne cesse de couler grâce à  une intelligente gestion de silences hantés de souffles, bruissements de tuyauterie, sonneries téléphoniques ou alarme.

Entretien avec le metteur en scène Jean-Yves Ruf.

Quels sont les éléments qui vous ont attiré dans cette pièce ?

Jean-Yves Ruf : La situation initiale est intéressante, tant elle forme une sorte de petite enclave africaine à  Lausanne. Le fait divers avéré, ce sont les deux gardiens de la luxueuse propriété de Mobutu restés en réalité dissimulés trois ans et demi dans la demeure de l’ancien dictateur à  Savigny, sur les hauts de Lausanne. Une intrigue si pleine de virtualités. Travailler avec des auteurs vivants est passionnant notamment en ce qui regarde le processus d’écriture.

Des scènes courtes, où des paroles souvent anodines recèlent une force destructrice sous une carapace de lieux communs, d’échanges parfois patéthiques. L’écriture évoque-t-elle celle de Nathalie Sarraute ?

JYR : Oui. Le dramaturge est par ailleurs très précis sur le chatoiement de la langue, les petits mots.

Il y a un parcours entravé des deux personnages inscrits dans la scénographie…

JYR : J’aime bien l’écriture des corps. Dès lors que l’on veut écrire avec les corps, se posent les contraintes qui permettent l’écriture. Si les deux protagonistes sont là  depuis longtemps, chacun a développé son territoire. Un dominant ici, un dominé là  avec une situation qui, parfois, semble s’inverser. Ces éléments doivent être lisibles dans l’espace. D’où la présence, à  main gauche, d’un canapé, et d’une petite caisse, à  main droite. Qui a le canapé ? L’un laisse l’autre venir sur « son » sofa tout en en le chassant dès qu’il fait mine de s’y installer.

La scénographie lumineuse est faite, dans un premier temps, de faibles lueurs de néons sur des parois de béton. Lui succède un black out traversé des rets d’une lampe-tempête. Les acteurs sont alors silhouettés.

JYR : Le texte recèle bien une coupure d’électricité, que l’on est d’ailleurs pas obligé de marquer de manière aussi réaliste. On a réalisé la tentative, un temps, de mettre deux Blacks dans le noir. Je trouvais la démarche intéressante, car j’entendais mieux. La pièce dessine une longue descente, une lente approche vers une sensation de leur propre fin chez les deux reclus. C’est à  l’image d’une stase, des cercles imaginés par Dante pour son Enfer, un premier étant constitué par l’attente, avec un second plus nocturne. Pour arriver aux portes de l’Hadès. Cela finit par la réplique : « Quelle porte vas-tu ouvrir ? » Possiblement, celle de l’Enfer ? Il faut s’entraîner avec la mise en scène d’« Ode maritime » par Claude Régy avec Jean-Quentin Châtelain, qui se joue simultanément à  Vidy, avant de venir voir « Bab et Sane ».

Théâtre de Vidy. Jusqu’au 28 juin 2009

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

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