L’abstraction lyrique française vue par Jean-Claude Gandur au MAH

opus 49b

Gérard Schneider, Opus 49B, 1953,  HST 130 x 160 cm, photo Sandra Pointet. Collection Fondation Gandur.

La renommée de Gérard Schneider, grand maître de l’abstraction lyrique avec Hartung, Soulages, Zao Wou Ki, et bien d’autres, est aussi grande au Japon qu’aux Etats-Unis ou en Europe mais n’a paradoxalement que peu atteint la Suisse. La présence de ses oeuvres dans la collection que l’entrepreneur Jean-Claude Gandur a prêtée au Musée d’art d’histoire pour 99 ans replace l’artiste neuchâtelois sur le devant de la scène.

Jean-Claude Gandur parle de sa volonté de promouvoir l’Abstraction lyrique et notamment de la peinture de Gérard Schneider.

Propos recueillis le 11 mars 2010.

composition bleue

Gérard Schneider, Composition bleue, Opus 360, 1948, HST 146 x 97 cm, photo Sandra Pointet. Collection Fondation Gandur.

Nous avions rencontré Gérard Schneider à Paris, en 1985, quelques mois avant sa disparition, avant la grande exposition que le galeriste Pierre Huber lui avait consacrée à Genève. Entretien.

portrait

Gérard Schneider, décembre 1985, photo Jacques Magnol.

Gérard Schneider (avril 1896 – mai 1986) est l’homme dont beaucoup se sont inspirés; toutes ses peintures montrent un homme qui cherche à  explorer les possibilités infinies de l’art abstrait en allant toujours plus loin dans l’expression de l’émotion. Originaire de Sainte-Croix, il a fait son apprentissage de décorateur à  Neuchâtel, où son père était ébéniste d’art et antiquaire, avant de s’installer à  Paris en 1916 pour passer le concours de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs puis de suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts tout en fréquentant l’Académie Colarossi et la Grande Chaumière. Les développements de la photographie mirent cependant un terme à  cette période très figurative de Schneider, vers 1934 – 1935, quand il estima que le portrait ou la représentation précise de la nature n’avait plus sa raison d’être.

tableau

«Sans titre», 1985, 87 x 130 cm. Courtesy Galerie Pierre Huber.

Comment Gérard Schneider s’est-il engagé sur le chemin de l’abstraction ? Entretien.

«Je n’étais plus figuratif mais pas encore véritablement abstrait et pourtant je sentais que les peintres les plus avancés de l’époque étaient des artistes qui sortaient du surréalisme et dont la peinture avait un contenu onirique. Le tableau tendait à  devenir plus autonome, plus apte à  susciter des émotions puissantes. Ce fut le même processus que suivit Pollock qui, après une longue période figurative et même très académique, s’intéressa au surréalisme au moment où Masson, Max Ernst et beaucoup d’autres, vinrent à  New York au début des années 40.
Dans ce que je considère comme une évolution naturelle, j’ai surtout apprécié la théorie surréaliste de la libération du subconscient. L’abstrait c’est la libération de tout conditionnement extérieur, c’est l’aboutissement d’un processus de création individuelle, de développement personnel, dont les formes n’appartiennent qu’à  moi-même.
J’assimilerai cette démarche à  l’improvisation musicale: quand je fais du piano pendant plusieurs heures, il m’arrive d’improviser en fonction d’un état psychologique précis; en peinture quand je prends une brosse ou un pinceau, une mécanique de création se déclenche et ma main vient porter un signe, préciser une forme, qui dépend de mon état intérieur; c’est une improvisation, une création spontanée.”

tableau

«Sans titre », 1985, Acryl sur papier, 150 x 150 cm. Courtesy Galerie Pierre Huber.

“Matisse prétendait que l’on ne pouvait rien faire avec rien et que l’imagination créatrice ne pouvait aller au-delà  de la représentation de ce que le sujet devait être; j’estime après avoir utilisé les deux modes d’expression figuratif et abstrait et que la création va au-delà, que la création totale c’est l’abstrait.
Si un tableau abstrait est plus difficile à  comprendre, c’est que sa composition relève de l’intuition, le thème s’est révélé au fil de la création. II ne faut pas rechercher une transposition de la réalité, mais faire abstraction de tout modèle pour créer des formes, traduire l’accord qui émeut, car il y a art quand il y a émotion transmise.
L’important est que le spectateur sente que quelque chose se passe; que son interprétation soit plus ou moins heureuse importe peu tant que l’oeuvre lui procure une émotion. Mais pourquoi ne pas regarder la peinture comme on écoute la musique? On ne peut interpréter que les sentiments que l’on reçoit, lyriques, dramatiques, tragiques.» Propos recueillis en octobre 1985 chez Gérard Schneider à Paris. Article paru dans L’Impact Suisse – décembre 1985.

Jacques Magnol.
A quatre-vingt-neuf ans (en 1985) Gérard Schneider continuait à  créer et à  démontrer l’erreur de jugement de Matisse; après une longue période très sombre les formes se sont simplifiées au profit d’une plus grande recherche dans les couleurs intenses.

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4 commentaires pour “L’abstraction lyrique française vue par Jean-Claude Gandur au MAH
  1. Vincent dit :

    Je ne sais pas quelle est la qualité de cette collection mais les tableaux présentés sont très loin d’être les plus belle pièces de Schneider qui sont clairement celles produites entre 1956 et 1961… quelques tableaux de 1950 à  1953…Après 1972, c’est la catastrophe et on ne rend vraiment pas service à  la qualité du travail de ce grand peintre en présentant des oeuvres de 1985…à  revoir donc…

  2. jacques magnol dit :

    Comme je l’ai indiqué, il s’agit d’un article paru en 1985 à  la suite d’une rencontre avec Gérard Schneider qui préparait une exposition à  Genève et qui a choisi les tableaux qu’il voulait montrer. Le rôle d’un média, une fois le sujet retenu, est de parler de l’artiste et des oeuvres présentées à  l’occasion, non pas de “rendre service” ni de promouvoir. Sans évaluer les qualités du travail de l’artiste en fonction de périodes précises, le plus important me semble résider dans la présentation du travail de l’artiste et de souligner le plaisir que Gérard Schneider a éprouvé à  peindre jusqu’au bout. Les quatre oeuvres reproduites, de 1948 à  1985, reflètent près de 40 ans d’activité, J.M.

  3. pfulg michel dit :

    Histoire de l’art, ou Marché de l’art? La confusion, aujourd’hui, est totale. Le critique d’art du journal ” Le Monde “, par exemple, s’autorise à  penser, sans le démontrer, que ” Bissière n’est pas un peintre “! Il se permet d’émettre des doutes sur ” l’adresse de calligraphe de Tal Coat “. Pire, il se fait juge de sa capacité à  ” captiver longuement “, selon l’inspiration condescendante du critique avisé qu’il pense être. Il se désole aussi que dans une exposition en banlieue parisienne on lui ait ” infligé ” un ” Manessier “?
    Il faut se souvenir que Jean Dubuffet a reconnu Bissière (collection Planque) comme un maître et que celui-ci a exercé une influence déterminante sur toute la génération des peintres abstraits d’après-guerre. Quant à  l’ancien conservateur du Musée National d’Art Moderne, il considérait Manessier (Musées de Bâle, Zürich, Winthertur, Fribourg, la Chaux-de-Fonds) comme plus important que Jackson Pollock. Un historien d’art doublé d’un académicien, auteur d’une récente ” Histoire de l’Art ” chez Flammarion, affirme que l’école lyrique d’après-guerre, avec des peintres comme Bissière, Manessier, Poliakoff (Musées de Zürih, Bâle, St.Gall), Ubac (Musée de Vevey), Bazaine (Musées de Fribourg, Winthertur, Zürich, Berne), Singier (Musée de La Chaux-de-Fonds), Estève, Tal Coat (Musée de Vevey), Vieira da Silva (Musées de Bâle, Lausanne), Schneider (Musée de Neuchâtel), Soulages (Musées de Zürich, Berne), Hartung (Musées de Bâle, Zürich) ou Jean le Moal (Musées de Fribourg, Sion) (7 toiles de cet artiste sont visibles en ce moment dans le nouvel accrochage des collections de l’art moderne à  Beaubourg), est le seul mouvement pictural important du XXème siècle après le cubisme. Il va de soi que Jean-Claude Gandur a raison: Schneider est aussi important que de Kooning, Manessier que Pollock, Bazaine que Motherwell, Soulages que Kline, G. Asse que A. Martin, Eienne-Martin que L. Bourgeois.
    Il ne faut pas confondre histoire, qualité et spéculation du marché. Que seront Damien Hirst, Jeff Koons ou Andy Wahrol demain? Ou encore Keith Haring ou Niki de Saint-Phalle? Sans doute pas grand’chose! Les Bonnard et les Matisse de demain, ce sont évidemment Bazaine, Le Moal et Manessier. C’est donc là  que le bat blesse! Cela explique aussi pourquoi dans l’exposition ” Passions partagées, chefs-d’oeuvre du XXe siècle dans les collections privées suisses “, visible l’an dernier à  la Fondation de l’Hermitage à  Lausanne, seul un des artistes ci-dessus mentionnés a trouvé sa place. Bien que certains de leurs chefs d’oeuvres se trouvent justement dans les meilleures collections privées, fondations ou musées suisses, dont celle justement de Jean-Claude Gandur.
    L’art comme produit financier dérivé est l’art officiel de la fin du siècle dernier et du début du XXIème siècle. Mais la peinture n’est pas affaire de marché, mais d’oeil. Jean-Claude Gandur le sait. Bravo et merci à  lui pour sa générosité et sa défense de l’abstraction lyrique de l’après-guerre! Evidemement cela fera hurler Christie’s, Sotheby’s, et les 100 spéculateurs qui règnent actuellement sur le marché de l’art au niveau mondial. Eh bien………. tant pis pour eux!

  4. Luc Rigal dit :

    Il y aurait beaucoup à  dire sur cette comparaison d’artistes évoquée par M. Michel Pfulg. Indéniablement le projet anthropologique d’un Bissière n’a pas été compris par Monsieur Dagen dont le jugement esthétique reste suspendu à  l’idée de la représentation issue de la modernité «Â classique ». Il faudrait distinguer plusieurs modernités et reconnaître que le positivisme d’une modernité en phase avec l’évolution industrielle montre progressivement ses limites dans une apothéose kitsch où la création se confond plus ou moins misérablement avec l’épate. Dubuffet (que n’aime pas plus Monsieur Dagen) avait vu ça depuis longtemps. C’est toute une ré-évaluation de l’inscription de l’inventivité dans le monde d’aujourd’hui (multipolaire) qui fait cruellement défaut à  la critique d’art intégrée habituelle, formée à  la fréquentation bureaucratique universitaire de l’art et aux injonctions du marché, également homogénéisantes. Tout cela demanderait à  être activement secoué…

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  2. […] ou d’un prêt à  long terme, comme ce pourrait être le cas dans le “deal” de la fondation d’un collectionneur avec le Musée d’art et d’histoire de […]

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