Chez Victoire Cathalan, les arbres ne sont pas un décor. Ils sont une manière d’habiter le monde — et son exposition à la Fonderie a permis d’en faire l’expérience.
Avant même de pénétrer dans l’exposition, le passage s’annonce. Un rideau suspendu à mi-hauteur — coton à beurre, ce tissu d’un tissage presque impalpable que Victoire Cathalan a cherché longuement — marque le seuil.
Il faut s’incliner légèrement pour franchir cet espace. Le geste n’est pas anodin : dans la tradition tibétaine, les tentures de brocart suspendues aux portes des temples marquent exactement cette transition, ce moment où l’on laisse derrière soi l’agitation du monde pour entrer dans un espace de recueillement. L’exposition commence ici, dans ce franchissement.
Au centre de la salle de l’Usine Kugler, une cuve emplie d’eau. De l’eau s’élèvent de fins troncs d’arbres, comme un bois suspendu entre deux mondes. La surface vibre doucement au son d’une musique composée en collaboration avec un preneur de son spécialisé en expérimentations acoustiques — des dessins imperceptibles se forment et se défont. Victoire Cathalan voit dans ces vibrations visibles une image de ce qui se passe en nous : « On est fait de beaucoup d’eau. Ce que vous voyez sur l’eau, c’est ce qui se passe dans notre corps. » Cette fontaine intérieure évoque les bassins de méditation de la tradition zen, le tsukubai japonais, où l’eau symbolise la pureté et la clarté de l’esprit, et dont le murmure invite au lâcher-prise.
Les arbres, eux, sont au cœur du travail de Victoire Cathalan depuis ses débuts. Une fascination qu’elle relie à la question du lien — celui qui nous attache, nous citadins, à la nature dont nous nous sommes éloignés. Dans la forêt, elle retrouve quelque chose d’essentiel : une harmonie que l’on cesse de chercher et qui arrive simplement, quand on s’arrête, quand on écoute. « C’est très simple et c’est merveilleux dans sa simplicité. » Ce sentiment d’unité silencieuse que l’on éprouve sous les arbres, le bouddhisme le connaît bien. La présence des arbres traverse les traditions et l’art bouddhique depuis ses origines — et l’installation crée un écho à l’arbre de la Bodhi, sous lequel le Bouddha atteignit l’éveil.
Les matériaux que Victoire Cathalan emploie participent de cette même cohérence : toiles naturelles, pigments minéraux accumulés couche après couche, qui donnent à la peinture un relief subtil, presque tellurique. Le textile lui-même est une œuvre autant que ce qui y est peint. Des peintures suspendues devant les fenêtres laissent passer la lumière à travers le coton translucide, comme des voiles entre le dehors et le dedans. Aux cimaises, des livres que l’artiste a lus en préparant l’exposition invitent les visiteurs à entrer dans ses sources — une histoire naturelle des sons, les relations entre les artistes et le textile — comme autant de clés offertes en partage.
Jacques Magnol
Victoire Cathalan
Peintures – Installations
18 au 26 mai 2026
Espace Cheminée Nord – Usine Kugler
4 bis rue de la Truite
Genève





