
Lamberto Pignotti, Chewing Poem – Poesia da masticare Poesia da masticare, 1977. Chewing-gum. Photo : Centre d’art contemporain Genève.
Enfantillages et bizarreries: vertige d’une collection réunit à L’Arcade du Centre d’Art Contemporain Genève une constellation de petits objets — bibelots, jouets, porte-bonheurs, éclats de verre — rassemblés par l’historien de l’art, curateur et collectionneur italien Giuseppe Garrera.
Entre artéfact du quotidien et œuvre d’art, la collection oscille sans cesse : des flacons de parfum de Sol LeWitt côtoient des boîtes d’allumettes de Salvo. Mais derrière cet inventaire se dessine une logique plus secrète — celle d’un enfant qui a toujours su reconnaître un trésor là où les autres ne voyaient que des déchets.

Maurizio Nannucci, Quasi infinito Quasi infinito, Montre Breil Quarty. Éditions d’art Bianconero. Photo : Centre d’art contemporain Genève.
Tout commence par un troc. Un enfant cède sa belle locomotive à un camarade contre un sac plastique contenant deux bouts de bois et quelques brins d’herbe. Il rentre chez lui en courant, convaincu de tenir un trésor. Sa mère le rabroue, son père clôt l’affaire d’une phrase cinglante. Mais ce déchet triomphalement rapporté demeurera, écrit Giuseppe Garrera avec une honnêteté désarmante, l’emblème de toute son enfance — le jouet par excellence, précisément parce qu’il échappait à toute logique.
Ce souvenir d’humiliation joyeuse ouvre une méditation longue et sensible sur ce que l’enfance fait à un homme — et sur ce qu’un homme de soixante-quatre ans fait encore de son enfance. Tous les jouets furent sources de peine : la roue qui coince, le soldat au fusil tordu, le circuit qui ralentit lamentablement. Derrière chaque défaut se cachait une trahison — celle des fabricants négligents, des marchands qui exploitaient le désir des enfants. Et plus douloureuse encore, la découverte progressive que les parents comptaient, calculaient, se privaient. L’enfant apprenait ainsi, trop tôt et sans y être préparé, la brutalité de l’économie.
Ce qui est remarquable chez Garrera, c’est qu’il ne raconte pas ces blessures depuis la distance rassurante de l’adulte accompli. Il les habite encore. La déception du jouet mal usiné, l’injonction maternelle à ne pas toucher « ces saletés » ramassées par terre, la honte d’avoir été berné — tout cela reste vif, immédiat, comme si le temps n’avait pas vraiment accompli son travail d’apaisement. La collection est née là, dans cet écart entre le désir et la réalité, entre la promesse de l’objet et sa défaillance inévitable.
Mais Garrera ne se contente pas de diagnostiquer une névrose d’enfance. Il l’assume, la retourne, en fait une forme de sagesse oblique. Collectionner ces petits objets sans valeur marchande — cadeaux de vernissage, gadgets d’artistes, bibelots dénichés sur les marchés aux puces — c’est continuer de troquer des locomotives contre des bouts de bois. C’est choisir délibérément la « chose » plutôt que le « jouet » : l’objet dont le désir naît d’une anarchie intérieure plutôt que de la pression du monde. Echanger le raisonnable contre l’ineffable, et s’enfuir en courant.
Il y a dans ce texte quelque chose de rare : une sincérité sans apitoiement. Garrera ne se plaint pas de son enfance, il la contemple avec une précision affectueuse et un peu étonnée, comme on examinerait un objet trouvé au fond d’une poche dont on aurait oublié l’existence. La collection n’est pas une thérapie ni une revanche — c’est une fidélité. Fidélité à l’enfant qui savait, avant les mots et avant le marché, reconnaître un trésor là où les autres ne voyaient que des déchets.
Jacques Magnol
Enfantillages et bizzareries
vertige d’une collection.
28 avril au 28 juin 2026
Centre d’art contemporain
L’Arcade
Rue de Chantepoulet 1
Genève
