Ana Carolina Sargenti – Ce que la terre garde

Ana Carolina Sargenti. Vue partielle de l’exposition. Photo : Jacques Magnol.

Avec Entre terres, Ana Carolina Sargenti présente, à l’Espace Kugler, un ensemble de dessins, peintures et éléments sculpturaux autour des processus d’identification des sisaprues de la dernière dictature argentine. Rencontre.

Ana Carolina Sargenti commence par une archive

Sur l’écran tourne une vidéo : une base de données officielle des disparus de la dictature argentine. Ana Carolina Sargenti tape le mot-clé identificada — identifiée. Des noms surgissent. Ce sont des personnes dont les restes ont été retrouvés dans des fosses communes, dont l’identité a été restituée par croisement de données : taille, signalements, mémoires familiales, ADN. Ils sont toujours morts, mais quelque part, dit-elle, « on leur rend leur identité, on leur rend leur famille ».

Tout a commencé avec un portrait

Celui de Ana Teresa Diego — la cousine de sa mère. Étudiante en troisième année d’astronomie à l’Université de La Plata, militante du Parti communiste, elle allait alphabétiser dans les villas. Un jour, elle est arrivée. Et puis elle a disparu. Ce n’était pas une figure publique, pas une combattante armée — c’était suffisant d’être un peu de gauche. Trente mille personnes ont disparu ainsi en Argentine entre 1976 et 1983, dans le cadre d’un plan d’extermination systématique dont les États-Unis ont tiré les fils à l’échelle de toute l’Amérique latine — Brésil, Chili, Argentine — au nom du contrôle de « l’avancée du communisme ».

Ana Carolina Sargenti a grandi en Suisse, où elle réside toujours. Biologiste de formation avant de rejoindre une école d’art, elle a construit une pratique multiple, curieuse des matières et des médiums. Mais les liens familiaux avec la disparue, et la connaissance intime du drame, ont fini par imposer leur nécessité : aujourd’hui, elle suit de près les avancées des programmes d’identification des victimes encore anonymes, et c’est depuis cet attachement que son travail artistique prend sa source.

Ana Carolina Sargenti, à gauche, le portrait de Ana Teresa Diego. Photo : Jacques Magnol.

Pour faire le portrait de la cousine disparue, Ana Teresa Diego, Sargenti ne dessine pas. Elle efface

Le procédé est au cœur du projet. Elle part d’une feuille recouverte de fusain noir — une réserve totale. Puis elle travaille depuis la photo officielle, publique, de la disparue, en négatif : non pas en ajoutant, mais en ôtant la matière sombre pour faire revenir le visage depuis le fond. L’image émerge lentement, partiellement, gardant une part de mystère. Restitution d’identité et travail visuel se rejoignent dans le même geste : arracher quelqu’un à l’obscurité.

L’exposition Entre-terres déploie ce geste en plusieurs médiums

Aux portraits au fusain s’ajoutent des œuvres issues d’un travail avec la terre crue : l’artiste façonne des briques en ménageant un espace vide à l’intérieur, puis les coupe. La coupe révèle une image en creux — une intériorité rendue visible, comme une coupe stratigraphique ou un scanner médical. Elle imprime ces surfaces, en tire des formes pour mouler des sculptures en plâtre, aériennes. Puis elle grave la terre elle-même, travaillant les silhouettes des centres de détention et d’extermination — dont certains ont fait l’objet de procès retentissants, et dont le plus récent, entre 2024 et 2026, a permis de rendre leur identité à une trentaine de nouvelles victimes.

La mémoire, ici, n’est pas passéiste

Aujourd’hui, sous Milei, les fonds pour la culture et la recherche ont été coupés. Les fouilles ralentissent. Les responsables vieillissent. Sans excavations, pas d’identifications ; sans identifications, pas de preuves ; sans preuves, pas d’inculpations. Sargenti le dit simplement : « C’est contemporain, ce n’est pas du passé. Ça se passe partout. En répétition. »

Le public genevois, lui, répond. Des personnes d’origine latine, des gens qui connaissent quelqu’un. « C’est un partage », conclut-elle. Et c’est le but.

Jacques Magnol

Ana Carolina – Entre terres
3 au 14 juin 2026
Espace Kugler
19, avenue de la Jonction
Genève

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Publié dans art contemporain, arts, expositions, galeries, histoire, installation, politique
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