
Louise Nevelson, Cascades-Perpendiculars XVI, 1980-82. Kiki Smith, Three, 2008. Photos. Courtoisie Pace Gallery.
C’est l’une des œuvres tardives les plus significatives de Louise Nevelson, Cascades‑Perpendiculars XVI (1980–82), que l’on peut voir actuellement à la Pace Gallery à Genève. Louise Nevelson, figure majeure de la sculpture du XXᵉ siècle, a révolutionné la manière de concevoir l’espace artistique en inventant des environnements immersifs et des sculptures murales monumentales. Née en Russie et émigrée aux États‑Unis en 1905, elle s’installe à New York en 1920, où elle étudie le théâtre puis les arts visuels, notamment auprès de Hans Hofmann. Ses voyages en Europe, puis en Amérique centrale, nourrissent une sensibilité mêlant géométrie, monumentalité et spiritualité.
À partir des années 1950, Nevelson développe un langage sculptural radical fondé sur l’assemblage de fragments de bois récupérés dans les rues de New York. Ces rebuts — éléments de meubles, moulures, objets domestiques — sont recomposés en structures verticales organisées en caissons, puis unifiés par une couche monochrome, le plus souvent noire. C’est dans ces « murs », tels Sky Cathedral (1958), que s’affirme pleinement son génie : des architectures d’ombre et de lumière où les formes s’emboîtent et se métamorphosent en paysages intérieurs. Le noir, qu’elle décrit comme une couleur de dignité et de grandeur, efface l’origine des objets et intensifie les reliefs.

Louise Nevelson, Cascades-Perpendiculars XVI, 1980-82, bois peint en noir. 200.7 x 81.3 x 11.4 cm. Photo: Courtoisie Pace Gallery.
Ces murs deviennent les éléments centraux d’environnements immersifs que Nevelson conçoit comme des « atmosphères ». Dès Moon Garden + One (1958), elle imagine des installations où la lumière, la pénombre et la circulation du corps du visiteur jouent un rôle essentiel. Cette approche, en résonance avec les futurs happenings d’Allan Kaprow et l’« expanded field » théorisé par Rosalind Krauss, fait d’elle une pionnière de l’art d’installation. Ses environnements — Dawn’s Wedding Feast (1959), The Royal Tides (1961), puis Mrs. N’s Palace (1977) — enveloppent le spectateur dans un monde mythique, entre ruines imaginaires et architectures sacrées.
Dans les années 1980, Nevelson poursuit et affine cette exploration avec des œuvres tardives telles que Cascades‑Perpendiculars XVI (1980–82). Cette pièce prolonge la logique de ses grands murs tout en introduisant une dynamique nouvelle : une verticalité plus rythmée, presque musicale, où les éléments semblent glisser ou se suspendre dans un mouvement de chute contrôlée. L’œuvre témoigne d’une maturité formelle où densité et respiration s’équilibrent, et où le monochrome devient un espace méditatif. Elle montre comment Nevelson, même à la fin de sa carrière, continue d’explorer les possibilités du bois récupéré, de la modularité et de la lumière.
L’ensemble de son œuvre, soutenu par des institutions majeures comme le Whitney Museum ou le MoMA, a ouvert la voie à l’installation contemporaine. En érigeant des fragments rejetés en monuments spirituels, Nevelson a fait de la sculpture un espace total, où matière, lumière et imaginaire se confondent.
Jacques Magnol
Actuellement, le Centre Pompidou-Metz consacre une importante rétrospective à l’artiste : Louise Nevelson. Mrs. N’s Palace, jusqu’au 31 août 2026.
