Sympathie pour les corps rock au féminin

Last Plays

« Last Plays ».Théâtre de l’Usine. Photos ©Dorothée Thébert.

Le duo de la pièce chorégraphique Last Plays parcourt des situations corporelles chères aux figures cultes du rock garage et expérimental, Kurt Cobain (Nirvana) et Kim Gordon (Sonic Youth, Free Kitten).

Les personnages de fiction corporelle rock servent de trame narrative aux procédés chorégraphiques et performatifs de Last Plays que signe Lucie Eidenbez. Ils se révèlent à travers une imagerie à la fois fantasmée et réelle. Ils se construisent dans les plis d’artefacts qu’ils éprouvent frontalement ou de manière indicible. Le projet est fort : L’artefact visuel arboré par une culture occidentale avide de clichés et la présence des performers par qui s’incarne toute une artillerie d’archétypes culturels, révèlent le mieux la face somatique, inconsciente du rock. « C’est une énergie rock qui me parle avant la musique même par la danse dans des situations scéniques intenses », souligne la chorégraphe et interprète.

Contemplation, le regard tourné vers les cieux ; équilibre dérivé du néoclassique, le corps élancé en arche et architecturé sur une jambe d’appui ; balancement dans une oscillation pendulant d’une jambe à l’autre, tournoiement des lignes de corps sur elles-mêmes ; reptation à quatre pattes avec guitare portée ou lovée comme alitée avec sa basse, le buste se déboitant comme par chocs électriques ; marche trébuchée développant une chute sans cesse différée ; salut de fin de set de la main levée paume ouverte. Les états de corps des danseuses et performeuses Lucie Eidenbenz et Adina Secretan racontent ici une histoire de songes hantés, d’états seconds parfois dérivés du film Last Days signé Gus Van Sant et inspiré par les dernières heures fictives de Kurt Cobain. Il campe un personnage halluciné et quasi mutique, Blake qui ne se confond pas avec le leader mythique de Nirvana tout en lui ressemblant étrangement. « Mon solo initial est cette apogée d’une envolée vers l’extase avec une tension dans le corps qui forme le pendant de l’élévation. Cette partie développe le dialogue entre une vibration sonore et un état de corps, une expérience simple que l’on partage avec le public. Qu’est-ce qu’une vibration ? Que provoque-t-elle dans le corps ? », s’interroge l’artiste née au Lesotho.

 

Last Plays

A l’orée de la pièce, dans la pénombre, un sas en forme de souffle ne cesse de croître depuis l’archétype du rock concertant, un ampli Marshall, suscitant enfin un larsen par la présence d’une guitare suspendue. Un dispositif pouvant rappeler certaines installations sonores de l’artiste plasticien Christian Marclay. « Le son soufflé et pré-musical est la première matière donnée par l’opus qui arrive pianissimo à la saturation et touche le chœur à vif du rock. Ce lieu et nœud où le genre dévie, trouble, dérange. En guise d’entrée en matière, une longue montée fait que l’énergie qui se met en place est littéralement levée, infusée dans les corps et le public », explique Lucie Eidenbenz.

Gestes iconiques samplés

Du film de Gus Van Sant, la chorégraphe a intelligemment retenu la durée s’écoulant dans chaque plan. En témoigne cette séquence du film où Blake se réfugie dans un cocon musical. Avec une maladresse adolescente et des gestes d’une lenteur anesthésiée, il joue derrière sa batterie ou sa guitare, en alignant les rythmes en boucle. La caméra recule imperceptiblement, et s’éloigne progressivement sans que le son ne faiblisse une seule fois. Tout est là dans cette douceur ouatée et douloureuse que convoque à la scène Last Plays. Une pièce qui se joue aussi de corps emplis d’énergie vitale, de courses engagées brusquement, de corps un peu ivres ou hébétés, titubant. Le spectacle naît de qui n’existe pas encore comme le suggère la chanson de l’acteur Michael Pitt incarnant la figure fantomatique de Blake-Cobain dans Last Days de Gus Van Sant, Death to Birth, Du corps étendu inanimé aux chutes en passant par les défonces du duo féminin titubant de la fiction cinéma, la pièce réactive nombre de postures filmiques en les piquant au vif d’un net surcroît d’énergie.

Des photos de Kurt Cobain en concert, Last Plays retient notamment celle où le double imaginaire du chanteur mythique s’étire, la tête se détachant du reste d’un corps devenu arc-en-ciel, comme le réalisait la chorégraphe dans son The Boiling Point en déstructurant habilement et strate par strate son crâne renversé. A la fusion punk-rock et Heavy metal emblématique de Nirvana, les compositeurs Michael Sauter et Aris Bassetti substituent une séquence percussive mise en boucle d’un titre de Led Zeppelin qui modèle les danseuses. Mais aussi un rock minimaliste et sériel au climat parfois indianisant favorisant les transes anatomiques. La pièce n’oublie pas non plus l’atmosphère du studio d’enregistrement et de ses essais. Plane ainsi le souvenir des Rolling Stones et du tandem Keith Richard-Mick Jagger en train de créer Sympathy for the Devil sous l’œil distancié de la caméra de Jean-Luc Godard.

Last Plays

Repliée sur sa basse, Lucie Eidenbenz évoque la plasticienne et bassiste Kim Gordon, ce nœud historique à partir duquel de nombreuses chaînes d’influence et d’association sont tracés pour Last Plays. Cette amie et mentor, un temps, de Kurt Cobain est ainsi l’une des sources d’inspiration et un embrayeur d’imaginaire chorégraphique pour la création. En particulier, son ouvrage, « Is it My Body ? » qui est un recueil-manifeste de garçon manqué écrit en fragments. Il y est souvent question comme des variables cruciales de genre et de sexualité dans l’exercice de disciplines artistiques. La chorégraphe en a retenu « le titre très parlant qui est aussi celui d’une chanson d’Alice Cooper, d’une part. On voit d’abord le corps de cette femme avant la musicienne. Elle est intéressante car venant des arts visuels, elle est catapultée dans le monde de la musique y développant une approche hors du système capitaliste englobant le rock. » En fait, l’essai « Is it my body ? » interroge le rapport entre art conceptuel et jeu de guitare. Ce que fait, selon d’autres modalités Last Plays. Car pour la chorégraphe, il est question de « rapatrier les signes de l’histoire du rock. Qu’est-ce qu’un instrument sur scène. N’est-il convoqué que pour être joué ? Quel en est le signe iconique et comment le traiter ? »

Last Plays joue aussi la carte de l’ironie décalée avec cette exclamation (Oh Baby) pouvant subsumer une part de la mythologie rock et tournant comme une boule à facettes au ralenti ou un Vjing low-fi sur des tirades tirées des rêves de success story d’une formation musicale larguée, dont on retrouve in fine quelques menus propos énigmatiques au fil d’une interview refigurée dans le demi-pénombre de l’angle du plateau.

Bertrand Tappolet

Last Plays. Théâtre de l’Usine. Jusqu’au 25 octobre 2014. Rens. : www.theatredelusine.ch

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Publié dans danse, musique, scènes
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