Des anatomies sportives aux corps de rave

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The Stages of Staging. Alexandra Bachzetsis. Photos Melanie Hofmann

Que ce soit à travers les télescopages de divers espaces narratifs ou qu’il s’agisse de la frontière entre l’illusion et sa limite, les créations d’Alexandra Bachzetsis se jouent de l’opposition entre figuration et abstraction, documentaire et fiction cinéma déclinée live en vidéo. Sa dernière création pour dix interprètes et performeurs, The Stages of Staging (Les Etapes de la mise en scène), interroge les corps pris dans l’effort.

L’artiste zurichoise Alexandra Bachzetsis confirme avec The Stages of Staging qu’elle n’a de cesse de déconstruire les conventions de récits de corps. Des corps déployés entre sport et entraînement un brin onaniste en gymnase et communauté de ravers-athlètes en transe scénarisant leurs gestes en boucle. Sur le plateau d’une salle d’entraînement d’un incertain gymnase, des anatomies s’évertuent jusqu’à l’épuisement dans leurs bulles d’exercices souvent solitaires.

On exulte, comme à une finale du super bowl, lorsque le prodige étatsunien Liz Santoro pendule et ondule au fil d’un cheerleading décalé, exercice cher aux pom-pom girls consistant à réaliser un acrobatique mélange de sauts, de portés en grand écart ou debout. Ici, au son d’une musique tour à tour dynamique et assourdie d’un roulement de tambours carnavalesque et circassien. Non, vous ne rêvez pas, la voici qui cisèle la gamme orientalisante avec fléchi-tendu de bellydance, délicate oscillation de bassin qui fascina tant Flaubert. La danseuse et performeuse s’est aussi souvenue que l’icône de la pop world music latino Shakira enrichit ses clips d’un délicieux bootyshake métissé de zumba cardio fitness. Les hanches de Liz Santoro ne mentent pas, comme l’affirme le plus grand tube de la chanteuse colombienne.

Une note d’intention précise : « La chorégraphie aux perspectives changeantes créée par Alexandra Bachzetsis, met en scène dix interprètes, cinq hommes et cinq femmes, une équipe artistique dans une scénographie qui tient à la fois du studio, de la salle de fitness ou du gymnase. Des corps à l’image de soi, entre présence et projection, se construit une partition complexe et intrigante. À partir d’un micro-scénario type, un homme et une femme enfermés dans l’impasse d’une relation amour-haine – privilégiant postures, expression, tension des corps – se développe une énigme où chacun s’implique dans les sentiments et le pouvoir dynamique de les cristalliser en images. Dramaturge, metteur en scène, photographe et bien sûr, personnages font évoluer la pièce en de multiples interprétations qui construisent à leur tour de nouveaux espaces. Ainsi se trament d’autres architectures intimes en mouvement que la caméra vidéo enregistre. »

 

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La scène comme un ring de récits

Plus loin, une pugiliste boxe dans le vide. Puis, l’artiste plasticienne hongroise Emese Csornai reproduit les revers d’une tenniswoman, drible un ballon de basket fictif entre ses jambes fichées à angles droits. Violemment expiré, le souffle marque, lui, une pneumatique de l’effort alors que les chuintements et claquement des semelles de chaussures sportives de marques impriment une pulsation organique à certains tableaux scéniques. Au chapitre de cette vie en communauté de corps sportifs et mise en abyme du travail artistique, l’intérêt s’est notamment concentré sur une pièce signée Yvonne Rainer, Trio As a Convalescent Piece (1967). « Travaillant à ses débuts dans des gymnases, la chorégraphe américaine s’est au fil de ses premiers travaux concentrée sur une quête d’authenticité en y intégrant des groupes d’amis au cœur d’actions liées à des situations politiques de l’époque. Un corps politique rattaché aussi à une culture quotidienne », détaille Alexandra Bachzetsis.

Le travail de la Zurichoise questionne et refigure de manière décalée, voire critique les silhouettes et storytelling venus du hip hop et du R&B à forte teneur érotique et corps à vendre sur fond d’or (Gold, 2004) des feuilletons télévisés comme Dallas comparés à L’IIiade dans leur mise en boucle temporelle et dramaturgique (Dream Season, 2008). Et A Piece Danced Alone (2011) qui dévoile plus que toute autre création que les performances de l’artiste s’articulent généralement autour de l’imitation et de l’enregistrement des expressions conscientes ou inconscientes (gestes,  allures ou codes vestimentaires) propres à des personnes singulières, aux codes de la subculture ou du maintream, voire à différentes sphères culturelles. Elle va ici jusqu’à susciter un abécédaire, lexique ou codes génétiques de ses propres imaginaires mouvementistes et gestuels. Matricée aux arts performatifs et aux techniques chorégraphiques, son travail se cristallise sur l’usage des gestes et leur stylisation leurs déclinaisons hyperpopulaires ou commerciales. En ce sens, ses travaux peuvent être considérés comme une forme de placements de productions commerciales : comédies romantiques, reality show, séries de télévision, vidéo-clip, hip-hop, ballet, ainsi qu’aux représentations du corps féminin. Les corps sont des objets de culture comme de surveillance. Ils sont convoqués comme des marqueurs sociologiques dont la chorégraphe fait son miel pour ses créations.

D’où l’intérêt pour le geste quotidien. Là où il peut apprendre, former et s’hybrider par le langage corporel en rencontrant des danseurs ou performeurs entraînés par métier. La pièce mêle ces grammaires mouvementistes de manière égale. C’est un mode à la fois juste et injuste, car il s’agit d’artefacts, de se référer aux divers professionnalismes liés à la mise en corps et son exercice », explique la chorégraphe. Elle ajoute : «  Nous somme dans un gymnase. Ce lieu réfère à des films de genres où l’on retrouve le boom du fitness issu des années 70 finissantes qui se sont développés dans plusieurs champs ésotériques aujourd’hui. Les pratiques de coaching et training tant physiques qu’existentiels s’individualisent toujours plus à notre époque recourant tant au yoga qu’au kick boxing en passant par le cardio-fitness à dimension d’éveil à une sexualité voulue plus en phase avec une connaissance approfondie de sa mécanique corporelle. »

Entertainment aléthique et chorégraphique

Réconciliant les adeptes des sports en salle avec les déhanchements érotisés voire coïtaux des clips de R&B et Pool Dance, les transes dansées du désert de Mojave aux côtes croates pulsant sur de la musique métronomique, de la techno à la house, en serpentant par la possible voix de Barry White à la sauce deep house (excellente bande son due à Tobias Koch), The Stages of Staging ressuscite quelque chose de cet acte collectif qui rassemble chaque fin de semaine des millions de jeunes plongés des heures durant dans des agitations choréiques intenses proches de la transe. Une incroyable dépense de soi que marque cet instant extatique où la musique parvient au cerveau, l’instant mélancolique où le rythme revient vrillé en écho dans le cortex.

C’est de manière incroyablement détachée, souveraine, intriguante que cette création rend compte de ces poches émotionnelles que sont les Rave Party, ou plutôt l’un de leur ancêtre essentiellement underground, la Northern Soul Dance. « La Northern Soul Dance des années 70, dansée sur des vocaux noirs joués par des DJs blancs en Angleterre fut une source d’influence essentielle pour le travail. Soit une soul alternative et un rythm and blues underground jouées dans des soirées hautement célébrationnelles et festives. Ce mouvement fut artistiquement très isolé, se développant sur ses seules bases. Les sets se déroulaient fréquemment au cœur de gymnases transformés en casinos puis en dance-hall. En m’interrogeant sur les origines des raves, j’en suis revenue à la Northern Soul et ses formes explicites de mouvements et d’attitudes dansées qui permettent d’interroger la dialectique articulant l’individu au groupe. Un sentiment de célébration collective, mais où chacun-e danse per se, solitaire dans l’expression de leur émotion singulière envers la musique. D’où cette atmosphère de rythm and soul et de développement du mouvement à une plus large échelle aboutissant à la rave dans les années 90. Ces différents référents culturels se mêlent dans la danse de The Stages of Staging en s’hybridant à une attitude sportive, qui, s’effaçant, en devient toujours davantage une grammaire chorégraphique. »

La secousse festive collective n’est ici que l’addition des solitudes en cellules mouvementistes à la fois autonomes et reliées. Rejoignant la déclaration de la chorégraphe, pédagogue et danseuse américaine, Yvonne Rainer, dans L’Esprit est un muscle (1968), la préoccupation générale d’Alexandra Bachzetsis est, pour partie, de révéler les gens tels qu’ils sont, lors même qu’ils sont engagés dans différents types d’activités solitaires ou les uns avec les autres. Son travail explore aussi la distance et le lien face aux objets que sont ici les tapis matelassés ou les sphères souples d’exercices.

Dans ce contexte de vignettes chorégraphiques, où le geste n’est qu’une boucle jouant de l’avancée et du retour en arrière, que veut dire encore fêter, s’entraîner, danser, et essentiellement être ? Est-ce un devenir en transition, entre deux « sculptures minute » ou bodymade proche du travail signé par le plasticien Ervin Würm ou celui du photographe Laurent Goldering ? Le corps alors s’effondre, s’écartèle en étoile comme pâte ou insecte mort se sanctuarisant au cœur d’un tapis de gym invariablement bleu cyan, couleur qui n’interrompt pas le regard encore moins l’effort sans butée. La pièce ouvre sur un beau défilé critique d’exercices d’ascèse, par l’entraînement assidu des muscles et postures, du stretch au chorégraphique. Elle se situe dans cette réalité « à la fois gymnasiale, de répétitions sans fin. Sans omettre la mise en scène de soi à travers la reconduction de scénarios contrastés.» En témoigne le tube de Madonna, Vogue, chanté in fine a capella sur un mode ralenti. Il crée un effet de distanciation, d’étrangéisation avec les paroles et le rythme qui sont maintenant éthérés, vaporeux comme susurrés au creux de l’oreiller. Ce moment étonnant voit les visages d’un boxeur et d’Emese Csornai reposé sur le fond bleu d’un tapis d’entraînement, des mains d’une invisible communauté à l’image cadrée étendant leurs cheveux comme une pate picturale liquide. Ce, alors que les deux visages post-adolescents laissent entrevoir une calme appréhension pré ou post coïtale que les cinéastes Harmony Korine, Kelly Reichardt ou Sofia Coppola ainsi que la photographe Lise Sarfati on su si bien révélés à leur manière.

Une distribution de haute volée

Dans cette sudation du monde culminant en des poses sculpturales se lit un sacré, du sport à la rave, rivé au socle du marchand que notre société de consommation a parfaitement su ériger en icône d’un prêt-à-penser. En ce sens, le travail d’Alexandra Bachzetsis interroge les Trend-Setters, créateurs de tendance mêlant gestes chorégraphiques et genres sportifs, développant leur savoir-faire dans des scénarios commerciaux afin d’imposer des modèles culturels, des modes et styles de vie supposés nouveaux. C’est à tout un processus de récupération de recyclage et d’uniformisation que nous confronte ses opus. Il n’est qu’à voir combien ces ready-mades artefacts du corps, de l’art, des idées, pèsent aujourd’hui comme des objets-symboles, des nouveaux objets de cultes, selon le philosophe Jean Baudrillard.

Pour le casting cinq étoiles crossover, c’est encore du jamais vu en Suisse avec des interprètes étonnants issus d’expressions artistiques et athlétiques variées. Du Français Staiv Gentis, entraîneur personnel du styliste star Marc Jacobs marqué par l’art contemporain à Emilie Nana, l’une des rares djettes « black » françaises. Si elle coule ici ses élégantes lignes fluides dans un jumping jack croisé d’ondoiements de clubbing, la jeune femme mêle aussi avec bonheur deep tech, disco, soul, r&b et électro dans son propre travail musical, comme lors de son set d’anthologie au dernier Montreux Jazz Festival. On ne tairait pas non plus l’inoubliable souplesse et ductilité corporelle de la chorégraphe et interprète Liz Santoro couronnée en 2013 par le Bessie Awardune prestigieuse distinction en danse contemporaine. Ou l’inventive danseuse new-yorkaise Kennis Hawkins, très post-modern dance profilée dans sa combinaison moulante blanche. Elle collabora tant avec l’artiste corporelle Marina Abramovic que pour le blockbuster post-apocalyptique à la gloire de Will Smith, Je suis une légende.

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Publié dans danse, scènes
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