De routes en déroutes : les marches entêtantes et déroutantes de «iFeel3»

iFeel3 - une pièce chorégraphique de Marco Berrettini, avec Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier, Marion Duval et Summer Music (Samuel Pajand et Marco Berrettini)

Marco Berettini.  » iFeel3″. Photos Dorothée Thébert.

Chercher l’unité et l’horizon de soi-même à travers la diagonale, tel est le principal paysage scénique inlassablement emprunté par quatre performeurs dans « iFeel3 » de Marco Berrettini. Insistante et médusante transe d’endurance menée sur le fil d’un mouvement continu.

 

iFeel3 - une pièce chorégraphique de Marco Berrettini, avec Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier, Marion Duval et Summer Music (Samuel Pajand et Marco Berrettini). ADC, Genève, le 11 janvier 2016. © Dorothée Thébert Filliger

A l’instar de ces précédents volets composant une forme de cycle (iFeel et iFeel2), cette création performative et concertante, philosophique et métaphysique, artisanale et savante, file une possible métaphore d’une destinée humaine reprise en boucle vers des horizons obliques évoquant la statuaire et l’iconographie du réalisme socialiste alors que flottent des bribes de la pensée ultralibérale de l’essayiste, sociologue, romancière et scénariste pour Hollywood, Ayn Rand, qui a fui la Russie bolchévique en 1920.

« Au-delà de la simple critique d’un livre, « La Grève » (« Atlas Shrugged ») que personne ne semble avoir aimé, mon intérêt s’est focalisé sur le récit qui y est fait d’un groupe de personnes s’isolant au cœur d’un désert pour réfléchir à une Révolution en attendant que le Président des Etats-Unis ne fasse appel à eux, tant le gouvernement aurait besoin de ces têtes pensantes pour faire fonctionner la société. L’idée m’a immédiatement plu et fait sourire. Pourquoi dès lors ne pas transformer mes danseurs en une élite se croyant au-delà des Autres et croyant par leur esprit et leur façons de faire pouvoir apporter ce qui est nécessaire à une société ?», s’interroge le chorégraphe en entretien.

Ces fragments volètent donc en ritournelles deleuziennes sur des partitions électro pop. Ces dernières se révèlent tour à tour planantes et psychédéliques, tranchantes et stratosphériques comme les riffs d’un Neil Young ou dancefloor façon Mambo Kurt. Interprétées live, les musiques sont cosignées du chorégraphe et du compositeur Samuel Pajan (Summer Music) qui en sont aussi les interprètes (voix, synthés, guitares, maracas). On y entend en anglais des échos à la pensée de Krishnamurti, Angela Davis, Noam Chomsky, Abby Martin ou Nietzsche. Et des éléments renvoyant aux partitions signées des deux garnements de talent que furent Kurt Weill et Bertolt Brecht cherchant à faire de l’opéra un événement conduisant le spectateur à l’activisme intellectuel et à l’engagement moral. Toute la dramaturgie du spectacle semble alors tenir dans ces paroles : «Nous sommes présents, avant et après, en balançant sur le fil du rasoir de l’événement. Nous sommes présents, avant et après, à l’horizon de la singularité.» (Chanson Ayn et Ray).

 

De marches en danses et transes

Trajectoire entêtée tour à tour autiste et communautaire, la marche modulée sans cesse reprise est ici comme une non figure, un carrousel obsédant tendu entre apparition disparation. Un geste transitoire, un entre-deux qui refigure l’architecture spatiale et temporelle. Sur le plateau, Ils sont quatre danseurs vêtus de blanc. Comme de possibles B-Boy à casquette et B-Girl à capuche, silhouette arty et héroïne manga en tenniswoman. La carte et le territoire des marches dès lors arpentés savent se ramifier dans des modulations d’amplitudes, de glissandos, de sauts.

Autant de variantes, en somme, d’une atmosphère indécidable qu’a si bien condensée le philosophe français Gilles Deleuze : «Faire un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. Aimer ceux qui sont ainsi : quand ils entrent dans une pièce, ce ne sont pas des personnes, des caractères ou des sujets, c’est une variation atmosphérique, un changement de teinte, une molécule imperceptible, une population discrète, un brouillard ou une nuée de gouttes». (Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues).

«Avec des pièces comme « iFeel3 » après « iFeel2 », « Cry » et « iFeel », je continue à creuser ce qui pourrait être un mélange entre une façon européenne plus expressive de la chorégraphie et une approche d’avantage épurée et abstraite de la danse américaine», relève Marco Berrettini. En revisitant nombre de danses et postures, le quatuor de pèlerins est transcendé par la troublante présence de la comédienne et danseuse Marion Duval impressionnante dans l’art du grand (re)passage postural. «J’ai d’abord recherché des postures dans les corps avant de développer les mouvements», précise d’ailleurs le chorégraphe.

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Publié dans danse, scènes
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