Sous la peau de Scarlett Johansson

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Un passé filmique ténu

Le cinéaste britannique Jonathan Glazer venu du clip et de la pub est déjà auteur de deux opus. D’abord Sexy Beast (2000) avec Ben Kingsley survolté jusqu’à la caricature dans la méchanceté et la misanthropie, pour un polar britannique entrelardé de scènes oniriques violentes et gore. Puis, scénarisé par Jean-Claude Carrière, le prétentieux et classieux Birth (2004) semblant flotter en aquarium sensoriel dans des suites new-yorkaises luxueuses. Anna (Nicole Kidman) a attendu une décade après la mort brutale de son grand amour pour épouser un nanti qui la courtise assidument. Un garçonnet se pointe alors et prétend depuis son visage marmoréen être la réincarnation de l’aimé disparu. En plein désarroi, l’héroïne est digne d’Ibsen (Nora dans La Maison de poupée) étouffant sous le carcan social de la très haute bourgeoisie, qui ne reconnaît plus cet endeuillée perpétuelle. Troublée, délogée d’elle-même, la voilà prête à se vouer à l’irréel avec son lot de projections et de perversité feutrées qui ne disent par leur nom. Avant une fin qui laisse sur sa faim comme les conclusions en pointillés de Sexy Beast et du dernier opus imaginé par le cinéaste anglais d’après un récit éponyme de Michel Faber qui cosigne le scénario. Pour son récit Sous la peau, le romancier imaginait une héroïne en séductrice prédatrice d’auto-stoppeurs solitaires sur les routes d’Ecosse. Elle les livre ensuite à des fermiers qui les engraisseront pour nourrir une race supposée supérieure. Si l’humain ne s’y révèle qu’un pantin, la tueuse en série se montrait progressivement sensible, faisant de la fable gore et cruelle abordant les secrètes hiérarchies de pouvoir dans nos sociétés basées sur la marchandisation de toute chose et le profit effréné, un joyau d’ambigüité à la noirceur mélancolique.

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Fantastique stéréotypé

Under the skin opère, lui, une confrontation de plusieurs genres. D’un côté, l’environnement de la nature extra-terrestre de la créature est passé, au péril parfois d’un certain ennui, dans un bain abstrait passablement stéréotypé et arty : ambiance mortifère subaquatique pompée sur les nappes phréatiques d’un Bill Viola, clairs-obscurs brutalement contrastés, musique minimale sérielle.

De l’autre, le naturalisme social à la Mike Leigh au travers des rencontres entre une tentatrice fatale qui s’humanise et ses proies. Ce film inégal tient néanmoins une scène impressionnante d’une rare violence sèche. Elle voit disparaître en mer houleuse un couple à la suite de leur chien. Puis, à la rive, un sauveteur occasionnel et sorte de vagabond anachorète que l’on jurerait repêché du Point Break paraphé Kathryn Biglow. Il est achevé du galet le plus lisse par la mante religieuse en rituel d’exécution. Sur la grève pierreuse, promis à une fin certaine, le bébé des conjoints noyés hurle au crépuscule et dans la nuit, la morve colonisant son visage poupin défait par la douleur et la terreur de l’abandon. Indifférente à ce drame, Laura se révèle étrangère à tout mouvement d’empathie avant de sauver une proie au visage convulsé par une maladie génétique et orpheline, la neurofibromatose. Indifférente aussi à la « monstruosité » et à la « laideur » communément admise par le regard de ses congénères humains de ce personnage timide, introverti et complexé, elle lui applique une caresse du bout de ses doigts en lui demandant quand on l’a touché pour la dernière fois.

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Du roman dont est tiré ce récit amniotique, létal et déconcertant, le cinéaste Jonathan Glazer n’a malheureusement pas retenu la dimension swiftienne de fable sociale, où l’homme est le prédateur par excellence. La sublimation fantastique qu’il offrait à la terreur, la stupeur et l’incompréhension de Nicole Kidman dans Birth, se retourne ici contre l’icône de 29 printemps, Scarlett Johansson. Le film est ainsi autant l’autopsie que la mise en pièces de la surface lisse et « photoshopée » de ce pur produit publicitaire aujourd’hui controversé pour sa participation à la campagne d’une marque de soda israélienne dont une usine de production est installée dans une colonie. Il faut se souvenir que l’actrice s’affichait comme corps et visage de cosmétiques ˗ ce qu’elle est bien en réalité, étant l’une des actrices les mieux rémunérées au monde pour ce type d’exercice du merchandising de son image ˗, tout en se mettant en abyme par son clone synthétique dont l’âge mental était celui d’un enfant de quatre ans dans The Island, blockbuster science-fictionnel dû à Michael Bay. Au détour d’Under the skin, il y a l’assomption d’un corps d’emprunt rappelant les pinups et actrices (Marilyn Monroe, Betty Page) et les courtisanes d’avant la chirurgie esthétique. Moins troublante que dans son rôle de Nora Rice, bloc de sensualité mal poli, tout en pulpeuse surface et en intense fragilité si prompte à être vampirisée, pour le Match Point (2005) de Woody Allen, Scarlett Johansson y est tout sauf sexy. On la découvre petite, un brin trapue et gauche, un modèle anatomique qu’affectionnait particulièrement l’objectif du photographe Nadar face à ses nus teintés d’humour noir au 19e siècle.

Bertrand Tappolet

Under the Skin de Jonathan Glazer. En salle dans les cinémas en Suisse romande, dont Les Scala, 23 Rue des Eaux-Vives, Genève.

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