Noirs tourments et masque de la folie avec Ophélie

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Photo: John Hoog

Après Carmen et Juliette, la chorégraphe et danseuse sud-africaine Dada Masilo concentre les errements et tourments de femmes infatuées d’un idéal et promises à une mort annoncée dans le personnage clef de la tragédie shakespearienne, Ophélie. D’un maintien impossible de la pureté en un être qui se sait déjà colonisée par le Mal, elle fait le récit rythmique en tournoiements sur soi et incessants changements de direction. Ou le voyage d’un naufrage au sein d’une héroïne émancipée, ensauvagée et révoltée jusqu’à la folie.

L’alpha et l’oméga de la partition du grand Will est la mort volontaire de la douce Ophélie, incomprise amante d’un Prince du Danemark acharné à arracher les voiles qui dissimulent sa quête justicière, vengeresse et irrémissible du vrai dans un monde viscéralement corrompu et mensonger. Au cœur d’une pénombre fuligineuse, la voix amplifiée de Dada Masilo se fait saccadée, hoquetante, blêmissante maintenant qu’ a sonné l’heure de se coucher dans un lit de rivière glacée pour l’éternité. In fine, la noyade s’incarne en un délicat rituel où la jeune femme nue oint son corps d’eau en y mêlant des pétales de rose. La fin comme entrée baptismale où Ophélie se réunit par le suicide à sa parfaite image virginale et ici amniotique. “Le voyage d’Ophélie m’a laissée interdite, désappointée et sur ma faim. Cette juvénile beauté ne peut vivre son amour pour Hamlet, se tourmente, erre dans la folie suite au meurtre de son père avant de s’enfoncer dans les eaux glacées. L’abord e son parcours s’est enrichi au sein de mon répertoire d’autres figures féminines balafrées par la violence d’une société, l’amour tragique impossible et les conflits intérieurs, Que l’on songe à Lady Macbeath, Odette ou Carmen. Pourquoi commettent-elles un suicide ? Peut-on explorer des figures de tragique héroïnes, leur errance au delà de la souffrance ? Ophélie fut un véhicule parfait pour traverser ces interrogations dont celle de trouver une folie en soi”, souligne en entretien Dada Masilo. La violence, elle, se retourne contre l’héroïne qui se martèle la poitrine, se gifle et exécute un seppuku rituel, reconduisant ce geste qui brise son corps par le milieu. “La figure et la destinée de Madame Butterfly sont ici des sources d’inspiration. Ce geste de suicide est développé d’une autre manière dans Swan Lake. Le mouvement de Rosemary qui mobilise le ventre et le plexus exprime une intériorité exacerbée.”

Folie esseulée et habitée

Electrique, agitée au péril parfois d’un caractère brouillon où les lignes se troublent, le solo The bitter end of Rosemary campe l’amour de soi à mort, la douleur incompressible de déchoir d’une supposée perfection et la folie. Cette irraison associée au féminin ouvre sur un rire étendu, éclat vital bien plus que sardonique ou lyrique accompagnant une part de l’entame menée dos au public. “Il s’agit d’une sortie du tombeau, d’un retour depuis l’au-delà d’une mort par noyade. Il s’agit d’une mort évoquée qui peut aussi être celle de Hamlet. Au début, en engageant le mouvement de dos, on ne peut déceler la présence du crucifix contre laquelle elle s’enrage et  littéralement lui coupe les ailes.” Utilisée comme une arme pacifique, la colère de son Ophélie impressionne et frappe kinesthésiquement  jusqu’aux battements secs des pieds nus au sol. Elle peut se nourrir d’une allégresse cruelle et combattive.

Pour l’Ophélie de Dada, l’énergie de la colère ne vaut peut-être que transformée, métamorphosée en mode de connaissance et de reconnaissance de soi. Car dans les société ultrapatriarcale, les femmes n’ont pas droit à la colère, ni même à la parole.  Dans ce cas d’Ophélie, il semble parfois difficile de démêler les émotions, accusations et revendications où s’entremêlent l’indignation, la fureur, le sentiment d’injustice, le désir d’équité-justice et égalité sociale et de droits femme-homme. Sa colère ébranle et touche les limites de l’humain, entre douleur, désir de justice et pureté souillée.  La colère ritualisée que manifeste Ophélie peut servir à rompre avec ce qui la contraint et asservi, avec des forces répressives visibles ou invisibles visant à la priver de la distance indispensable pour voir et pour juger

Se retournant, l’interprète dévoile une autre face de sa nudité d’ébène, une immense croix stylisée comme un coffrage de catafalque grillagé. Encagée par la piété cruciforme vue comme un fardeau accroché au cou dont bientôt elle va se délester. Toujours en état d’urgence face à des conditions de production qu’elle affirme difficiles tant elles furent courtes, elle incarne Rosemary, un personnage qu’elle a créé, double noir de la blanche Ophélie, avec laquelle elle ne se confond pas toujours. “La lecture d’Hamlet m’a fait redécouvrir le thème de l’emprise cléricale marginalisant les femmes. Ainsi Ophélie ne peut parler sans avoir été au préalable adressée et se doit d’obéir continument dans une soumission sans failles. J’en suis venue à l’envisager pour partie comme un être ayant accumulé une ire en lui. Ne pouvant plus se maîtriser, la jeune vierge se confronte au masculin, à la religion avant de s’émanciper. La nudité participe d’une vulnérabilité, de cette libération d’une parole expressive chez un être qui ne pouvait donner voie à son intime, son libre arbitre et l’écriture de soi afin de trouver une certaine paix et tranquilité intérieure.”

Le solo voit une femme forclose dans la plus haute des solitudes. Nimbée d’une grâce guerrière d’amazone portant de fines tresses sur son crâne rasé, elle débonde en boucles des extraits de la partition shakespearienne, les reprenant comme on le ferait d’un ruban de Moebius signifiant le retour du même qui n’est en fait jamais parfaitement identique, s’adressant à des vis-à-vis imaginaires, interrompant ses trajectoires dans une suspension de la croyance, une hébétude tendue et racée. Sa tenue d’Eve tragique  n’a que faire du sexué, mais véhicule la bipolarité du personnage, le détachement de soi. D’où l’impression qu’elle n’est pas une, mais plusieurs, accédant moins à un histrionisme qu’à une choralité de voix.

Ensorcelée par la mort

Traditionnellement, la douce Ophélie, dont le prénom même instaure la douceur ouatée comme le givre, est associée à un être où sont encloses pureté et jeunesse que la tragédie va sceller au tombeau au zénith de leur éclat. Au plateau, le duo que Dada-Rosemary-Ophélie entreprend avec un immense lys dont la fleur est exhaussée d’un lumignon traduit à la fois el virginal et le sexuée. Aux yeux de la Sud-africaine, la fleur incarne la figure d’Hamlet dont les effluves empoisonnées ne peuvent aimer et rejette Ophélie. Le corps se ploie en arche vers l’arrière alors que la fleur s’élève. Le lys rend parfaitement le virginal, le sexué et le mortuaire de la clinique du deuil, comme rite de passage. Une idée que développe plus tôt dans la pièce la danseuse vêtue d’un long manteau stylisé où se mêlent l’or et le noir et assurant un maintien aristocratique à la jeune femme qui jette maintenant les fleurs par brassées à cours et à jardin, comme on pourrait le faire dans le plus grand cimetière de Soweto. Le lys rappelle aussi qu’Ophélie va survivre un temps dans ce qui n’est plus tout à fait la vie et pas encore de plain pied dans la mort, la folie qui lui dicte des chansons mêlant au pur amour des sous-entendus licencieux où se lit son obsession maladive du mal.

A l’instar de sa compatriote Roby Orlin, Dada Masilo suggère que “l’art ne sert à rien, s’il n’est pas en prise avec le réel.” Son style frappe par des univers tour à tour burlesques, grotesques et dramatiques pour évoquer certaines réalités du pays présidé par l’ubuesque Jacob Zuma, qui fut inculpé pour corruption, blanchiment d’argent, racket, évasion fiscale, viol d’une jeune femme  séropositive de trente-et-un ans, acquitté ou bénéficiant de non lieu,  Dada Masilo arpente des sujets controversés tels le sida, les inégalités raciales, les luttes des LGBT pour la reconnaissance de leurs droits et existence. Née et grandie au cœur du township de Soweto, elle a connu une formation en danse classique et contemporaine tout en suivant l’enseignement empreint d’une grande musicalité et nerveuse précision de la chorégraphe flamande Anne Teresa De Keersmaeker. Romeo and Juliet (2008), Carmen (2009) et Death and the Maiden (2011) s’inscrivent dans ses réinterprétations de grands classiques du ballet romantique.

Son solo comme son Lac des Cygnes (Swan Lake, 2010), qui mêle danse africaine, ballet classique et music-hall,  insistent sur la dimension des pieds nus frappant le sol pour rythmer telluriquement les danses, comme dans le gumboot, type de danse africaine percussive née chez les mineurs noirs d’Afrique du Sud sous l’apartheid. Son travail au sol la voyant avancer par bons assis avec projection vers l’avant des jambes repliées n’est pas sans rapatrier de loin en loin les danses zouloues réinterprétées par le Johnny Clegg et Savuka. “Si elle très prononcée allant jusqu’au meurtre en Afrique et singulièrement en Afrique du Sud, l’homophobie est universelle. A ce titre, il fut intéressant de présenter Swan Lake en France alors que le mariage gay avait été légalement reconnu. L’égalité femme-homme reste un dessein à atteindre dans tous les pays. Ce pourquoi, je souhaite être une activiste engagée dans la défense des droits humains pour les femmes notamment.”

Bertrand Tappolet

Dada Masilo, The bitter end of Rosemary, Jusqu’au 28 juin, 19h. salle Adc des Eaux-Vives, Genève.

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