Quoi de plus mystérieux qu’une odeur ?

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Quoi de plus mystérieux qu’une odeur, capable aussi bien d’attirer et de séduire que de provoquer d’irrésistibles réactions de dégoût et de rejet ?

Avec Le Parfum, des origines à nos jours, l’anthropologue et philosophe Annick Le Guérer conte l’histoire d’un sens longtemps considéré comme inférieur car trop lié à l’animalité, à la sexualité, à l’émotion.
 Annick Le Guérer relève que l’odorat fut tenu dans le mépris pendant des siècles par les philosophes et les scientifiques. Platon et Aristote estiment, par exemple, qu’il procure des plaisirs moins purs, moins nobles, que la vue et l’ouïe, Kant le juge inutile et ingrat, Hegel et Bergson l’excluent de la sphère esthétique. Inutile aussi de chercher une revalorisation du côté des psychanalystes. Pour Freud et ses héritiers, c’est un sens archaïque, lié à une sexualité dévoyée, et dont l’effacement est indispensable à la vie en société et à l’accession à la dimension esthétique. »

L’odorat, sens le plus sophistiqué des cinq dont dispose l’homme, fait appel à des mécanismes complexes et souvent difficiles à appréhender. Ce sens, le plus riche en évocations, susceptible de provoquer le meilleur comme le pire est le plus troublant émotionnellement. Il génère ou suggère images, souvenirs, désirs, plaisirs…  Qui n’a pas dans son patrimoine émotionnel un souvenir de l’arôme d’un café partagé ou d’un parfum troublant sur une peau nue ?

« Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone. »
Baudelaire. Parfum exotique.

Certaines senteurs feraient-elles partie de notre patrimoine culturel ?
Les scientifiques et chercheurs ont également engagé une réflexion sur les mécanismes physiques et psychologiques de l’olfaction ainsi que sur les différents pouvoirs et vertus de certaines molécules odoriférantes.

Invitée : Annick Le Guérer, anthropologue, historienne et philosophe. Par Jacques Magnol.

Radio Cité, Genève. Emission Cité-Culture, producteur Jacques Jagnol. 27 mai 2005.

Le pouvoir des odeurs est extrême, des plus enchanteresses aux moins délicates elles perturbent nos sens sans que l’on puisse s’y soustraire, car l’air pénètre sans obstacles le corps, la bouche, le nez, la gorge et les poumons. Sens fusionnel, émotionnel et instinctif, l’odorat nous rattache dans un monde qui tend de plus en plus à se virtualiser, à nos émotions et à  nos souvenirs ! Annick Le Guérer montre notamment les rapports étroits avec la sexualité, leur puissance symbolique dans les mythes et les religions, les immenses pouvoirs de vie et de mort qui leur furent attribués par la médecine. Elle explique enfin pourquoi les philosophes et les psychanalystes se sont toujours méfiés d’elles.

Si l’on passe sur les flottes qui se sont fracassées sur les côtes d’Afrique ou d’Asie lors d’expéditions à la recherche des précieux ingrédients, mais si l’on oublie aussi le sort des esclaves qui travaillaient à la récolte des résines sacrées dans des pays qui sont aujourd’hui le Soudan, l’Erythrée ou le Yemen, l’histoire du parfum est liée tout d’abord au sacré puis aux plaisirs. Les aromates et les parfums jouaient un rôle essentiels, voici près de 40 siècles, dans les rituels d’embaumement des prêtres égyptiens « Quand il t’enveloppe, son agréable odeur est sur toi. (…) Tu enchantes par ton odeur le coeur des dieux. » Au premier siècle de notre ère, le poète Martial assurait que les parfums de Cosimus « rendaient le lit heureux».

Le délicat assemblage qui dégage l’identité olfactive de la Suisse

Initialement prêtre puis apothicaire et médecin, le parfumeur a laissé la place au gantier, couturier, artiste, chimiste et industriel. Annick Le Guérer retrace l’histoire du parfum de l’Antiquité à nos jours, en passant par l’âge d’or de Versailles, l’époque des Coty, Guerlain, Caron, Chanel ou encore Lanvin et Patou, jusqu’au triomphe des grands groupes lessiviels. Annick Le Guérer situe le début de réhabilitation du parfum à partir des années 80.

Désormais, après un long et injuste discrédit, l’odorat focalise l’attention des scientifiques, du marketing, des artistes et l’olfactif est de plus en plus présent dans de nombreuses manifestations culturelles. Odeurs et parfums entrent dans les hôpitaux, les prisons, les expositions et sont même exploités par les jeux vidéo et internet.
L’exposition, “Odeurs des Alpes”, organisée à Schwyz , en 2003, par le Groupe des Musées Nationaux Suisses et la société Givaudan qui en avait réalisé les odeurs de synthèse, cherchait à dégager l’identité olfactive du pays. Grâce à des diffuseurs disposés tout au long du parcours muséal, le visiteur était invité à cerner la spécificité suisse à travers une centaine d’exhalaisons très variées : fragrances délicates des plantes alpines, effluves des fermes d’alpage, de lait, de beurre, de fromage, de vieux bouc, odeurs des bonbons Ricola et du chocolat et même… odeurs de l’armée suisse (graisse à fusil et camphre protégeant l’arme et l’uniforme dans l’armoire de chaque citoyen-soldat).

Le ballet « Quintessence », créé lors du cinquantième festival d’Avignon, (en 1996) alliait déjà danse, projection d’images et diffusion de senteurs. Le Musée Gugggenheim de New-York a accueilli un opéra dont les personnages étaient incarnés par des parfums. Et la Société Française des Parfumeurs a organisé une « conférence-concert » où intervenaient des parfums, une pianiste musicologue et une historienne du parfum.

La parfumerie moderne s’est constituée à travers de lentes ruptures. Avec le sacré tout d’abord, avec la pharmacie et, plus près de nous, avec la nature.  Avec l’avènement des molécules de synthèse, le parfum se dégage de ses liens avec les corps végétaux et animaux. Désincarné, il devient produit abstrait et objet marketing. C’est cette histoire que Elle dresse aussi un bilan de la parfumerie aujourd’hui : face à la concentration industrielle et aux stratégies de la grande distribution, la parfumerie « de niche » et les nouveaux « indépendants » réussiront-ils à redonner sa richesse créative au parfum ? Bref, redeviendra-t-il objet de rêve ?

Ouvrages d’Annick Le Guérer :

–  Le parfum, des origines à nos jours, Paris, Odile Jacob. 2007.
L’odorat, un sens en devenir, L’Harmattan, n°13, 2004.
Les Pouvoirs de l’odeur, Paris, Odile Jacob, 2002 (4e édition).
Sur Les Routes de l’Encens, Paris, Le Garde Temps, 2001.
Histoire en Parfums, Le Garde Temps, 2000.

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Publié dans littérature, société

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