Le Prix Kiefer Hablitzel, miroir de la scène artistique suisse

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Au premier plan: Brigham Baker, “After Construction (Nipomo Dunes, California)” Plastering tools, found sand, wind tunnel. (agrandir)

La Ville de Genève accueille l’exposition des lauréat-e-s 2016 du prestigieux Prix Kiefer Hablitzel. Noah Stolz est le curateur de l’exposition Unter 30, Junge Schweizer Kunst. Interview.

La Fondation Kiefer Hablitzel décerne une dizaine de prix chaque année afin d’encourager les jeunes plasticien-ne-s de moins de 30 ans en Suisse. Les artistes sont primés à Bâle, en juin, puis exposés à chaque fois dans une région linguistique différente afin de donner à voir la jeune création suisse. La Ville de Genève accueille les lauréats 2016 dans l’espace du Commun jusqu’à la fin du mois de novembre : Brigham Baker, Lorenzo Bernet, Chloé Delarue, Selina Grüter et Michèle Graf, Marc Hunziker, Daniel V. Keller, Flora Klein, Yoan Mudry, Mathias Riggenberg.

L’organisation de cette exposition permet également à la Ville de soutenir un jeune curateur en la personne de Noah Stolz. Ce dernier a collaboré avec de nombreuses institutions en tant que commissaire indépendant et connaît particulièrement bien la jeune scène suisse d’art contemporain.

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Noah Stolz. Photo GenèveActive, octobre 2016.

Noah Stolz, que représente le changement de titre « Unter 30, Junge Schweizer Kunst », n’est-ce plus le Prix Kiefer ?

Le titre a changé, ce n’est plus le Prix Kiefer mais Unter 30, Junge Schweizer Kunst. En général, les artistes préfèrent ne pas être catalogués sur la base de l’âge ou de la technique, on ne parle plus par exemple de prix de sculpture car ça ne veut plus rien dire aujourd’hui. En réalité je m’étais déjà intéressé à cette exposition pour mon projet Sviluppo – Parallelo et, encore une fois, j’ai eu envie de m’inspirer de l’esprit de l’exposition Visualisierte Denkprozesse de Jean-Christophe Ammann en 1970 qui visait à connecter l’esprit national à l’esprit du temps. C’était si bien vu que le directeur suivant, Martin Kunz, a décidé de reprendre ce système pour réaliser la première fois, en 1980, une expo de la scène suisse – CH 80 – une première dans son genre et qui bénéficiait pour la première fois du support de Pro Helvetia. Je me souviens aussi que lors de Documenta 7, Rudi Fuchs, le directeur, avait dit avoir beaucoup cherché un titre pour l’exposition avant de décider de ne pas en donner. Il estimait qu’il ne s’agissait pas d’un group show mais d’un événement qui se suffisait à lui-même ; pour lui l’objectif était de montrer où en était la scène de l’art à cette époque. Depuis, bien de biennales, d’expositions liées à des foires, ou de prix, comme justement le Kiefer Hablitzel, se sont petit à petit transformés pour donner cette image de la représentation d’une scène artistique, qu’elle soit nationale ou autre et ils ont concouru à définir les règles d’un langage et aussi d’une routine.

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Daniel V. Keller. “Greetings Form Realities”, Coloritquartz, wood, resin, 2015.

 

Vous avez participé à une commission de l’Office Fédéral de la Culture, la Commission fédérale de l’art, ces huit dernières années, la scène a-t-elle changé ?

Elle a changé énormément et c’est impressionnant. Il y a eu des bouleversements, autant qu’il y en a eu des changements importants aussi au niveau politique car, il faut le dire, l’Office fédéral de la culture a perdu par exemple la responsabilité de l’organisation de biennales et bien d’autres tâches importantes. Des budgets ont aussi été réduits et nous avons perdu à un certain moment une part de crédibilité car nous étions moins visibles. C’est arrivé 5 ans après l’affaire Hirschhorn. Pro Helvetia a eu raison de défendre la valeur fondatrice de la culture qui est le droit à l’expression, ce qui a beaucoup indisposé la classe dirigeante et qui a sans doute eu un poids indéniable sur les choix à venir.

Sur le plan artistique, une scène s’est développée, notamment à Bâle autour d’une école et un peu autour d’un lieu comme le New Jerseyy, c’était un petit local-galerie dirigé par Daniel Baumann qui a eu beaucoup de succès. Il était d’abord à Genève mais beaucoup moins visible. A Bâle, il a compris qu’il fallait reconstruire la scène non pas sur le thème de l’émergence mais en tant que famille ; c’est ce qu’il a réussi à faire en se connectant avec des personnalités de la scène artistique internationale, c’était une scène qui prétendait prendre corps autour d’une idée alternative à la lourdeur du milieu institutionnel trop structuré. Contre toute attente et très vite, un réseau international non négligeable s’est construit sous nos yeux.

Auparavant, des pistes ont aussi été explorées à Zurich, par exemple avec Pamela Rosenkranz, Fabian Marti, etc., c’était une génération d’artistes qui ne mettait pas particulièrement en avant la théorie, par contre il y avait une nette compréhension de l’esprit du temps, c’était une génération entre-deux. La nouvelle génération, comme celle que l’on voit à Genève aujourd’hui, est vraiment issue d’une troisième couche, c’est une génération qui a connu le New Jerseyy même si elle est arrivée un peu tard. Ils doivent maintenant se débrouiller et ce que je constate est qu’ils ont plus envie de se mettre en jeu, plus envie d’une transversalité, d’un retour à l’idée d’art expérimental. Il y a donc aussi des retours vers le passé avec des gens qui essaient de fusionner le monde de la pop music avec le monde de l’art. Je note aussi une sorte de retour d’une période de rupture qui me rappelle vaguement les années 1970, ce qui d’un côté me plaît et de l’autre m’inquiète. Je ne sais pas ce que cela pourra donner à l’avenir, mais j’ai beaucoup de plaisir à voir à quel point ces artistes amènent une nouvelle énergie.

 Qu’en est-il de la place de la scène locale genevoise Genève ?

C’est très difficile pour moi de formuler un avis à ce stade. Lionel Bovier vient de s’installer  au Mamco (note : en janvier 2016) et Andrea Bellini n’est au Centre d’art contemporain que depuis peu (2012). Je pense que les deux ont quelque chose à nous dire et qu’un projet pour le futur de ce bâtiment ne tardera pas à se manifester. Il est très évident que nous sommes dans un régime beaucoup plus calme et plutôt consensuel avec le marché par rapport à toutes situations précédentes. Cela-dit, le Mamco et le Centre d’Art Contemporain sont maintenant plus proches que jamais, c’est peut-être l’occasion d’envisager une nouvelle forme pour le BAC, plus routinière peut-être, mais aussi plus efficace dans sa manière de fonctionner et de rendre accessibles les activités qui y sont proposées. C’est peut-être dur à entendre, mais l’aspect litigieux qui a caractérisé le Bâtiment d’Art Contemporain dans le passé est probablement destiné à s’estomper et donc à permettre de trouver une nouvelle forme et de nouveaux équilibres.
En effet, il me semble clair que l’air du temps est plus que jamais marqué par un esprit libéral, il faut espérer que de grands investissements permettront à ces institutions de fonctionner sur leurs propres modèles. Je ne dis pas cela sans éprouver une certaine sensation de vertige, je l’avoue. Cela-dit, il faudra bien parvenir à ce que les activités du Centre d’Art et du Mamco soient mieux définies une fois pour toutes. Et il faut aussi que la scène parvienne à envoyer un message clair, puisque tout le monde sait à quel point cette scène habituée à une bien autre vitalité ne se sent plus représentée par ces grandes machines. Il est fondamental pour une scène d’obtenir une reconnaissance adéquate et des moyens pour pouvoir elle-même élaborer une représentation de ce qu’elle veut devenir.

 Le formatage pratiqué par les écoles d’art influe-t-il sur la carrière des artistes, les conditions ont-elles aussi changé ?

Oui, quand les artistes sont jeunes, ils sont propulsés à des vitesses impossibles, ils sont très sollicités par le marché, peu ont une galerie, même s’ils aimeraient tous en avoir une, ils vendent déjà très vite mais ne savent pas ce qu’il en sera dans 5 ans. La différence aujourd’hui c’est que le temps s’est comprimé. Quand je suis entré dans la Commission fédérale, je me souviens que l’on pouvait dire qu’un artiste pouvait espérer être soutenu par les prix et les bourses pendant presque dix ans. Aujourd’hui, il y a plus d’artistes, plus de galeries, la circulation au niveau planétaire se fait routine, l’attention à ce qui est neuf s’est capillarisée, le système qui est responsable de soutenir la production culturelle en Suisse comme ailleurs, est presque trop huilé et structuré.
C’est un véritable système de production en chaîne de montage, qui connecte et oblige à un fonctionnement routinier, les écoles, les sponsors, les galeries, les fonctionnaires et les institutions. Plus ces acteurs sont obligés de collaborer et d’agir comme s’ils étaient une seule entité et plus le formatage est efficace. Ceci est d’ailleurs très évident de manière générale et le système de l’art n’est pas seul en cause. Les écoles sont-elles les responsables? Je ne suis pas sûr qu’il faille reporter l’erreur sur elles seules, bien que ce soit là que ce phénomène s’exprime avec toute sa force.

Il est actuellement très difficile pour un acteur culturel de juger car d’un côté il y a quand même un peu moins d’argent, mais pour des acteurs institutionnels tels que Pro Helvetia ce sont les tâches qui augmentent ; par exemple il y a environ un an Pro Helvetia a commencé à soutenir les galeries, maintenant elle commence a soutenir la production et aussi les curateurs, mais le budget demeure le même. Si l’on ne concentre pas l’argent dans ce qui est fondamental, c’est à dire les artistes, que se passe-t-il après ? Si 50’000 francs par an sont donnés aux galeries, puis 50’000 aux curateurs, alors ce sont bien cent mille francs qui sont enlevés aux artistes. De mon point de vue, en tant que curateur indépendant, je trouve génial que des moyens soient mis à disposition de ma catégorie. Par contre il m’est pratiquement déjà clair que ces moyens ne suffiront guère à changer la nature du problème, celui beaucoup plus réel qui afflige la dite catégorie professionnelle. C’est un paradoxe qui ne peut que créer des petits bonheurs temporaires sans aucun impact réel sur une carrière. Mais encore une fois: qui est le fautif ? Pro Helvetia ? Non !
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