Le Jardin des chemins qui bifurquent

Pablo Bronstein

Pablo Bronstein. 2011.

Sous le titre emprunté à  l’écrivain Jorge Luis Borges, plusieurs artistes ont été invités par le migros museum de Zurich à  créer dans la cour «Frohe Ussicht» de la famille Blum à  Samstagern leurs propres récits fantastiques en se référant au Sacro Bosco de Bomarzo (Italie).Le Sacro Bosco de Bomarzo est un jardin Renaissance enchanteur qui abrite des sculptures entourées de légendes et des architectures extravagantes envahies par la végétation. La une nouvelle de l’écrivain argentin établit une analogie entre le fonctionnement de l’imagination et les structures spatiales. Borges y décrit entre autres le labyrinthe comme une expérience humaine fondamentale. Associé au jardin enchanteur Sacro Bosco, il en résulte un cosmos mental mythique dans lequel les artistes s’inscrivent chacun à  leur manière.

Heike Munder, commissaire de l’exposition relève que le jardin comme forme originelle de la confrontation avec la nature fut de tout temps une préoccupation de l’humanité. La configuration du jardin reflète l’ordre social de chaque époque dans tous ses aspects politiques, sociologiques et psychologiques. Comme paradis, comme jardins potagers monastiques et jardins de plaisir baroques, comme paysage primitif de la nature après les Lumières, comme parc paysager, jardin public et oasis urbaine, le jardin est un lieu de rapport, mais c’est aussi un espace de contemplation qui procure paix et bonheur. Il envoûte les sens et, permettant de fuir le monde, il sert d’échappatoire au réel, mais il n’en reste pas moins fondamentalement un instrument concret de culture de la terre et donc de production de nourriture.

Le prince Orsini aménagea en 1522 à  Bomarzo le Sacro Bosco (Bois sacré), qui représente un extrême de la représentation du jardin: sans fonction nourricière constitutive, il reste le pur lieu de l’enchantement. Le visiteur est salué par ces mots: «Toi qui entre ici, contemple tout pièce à  pièce et dis-moi ensuite si tant de merveilles sont faites par tromperie ou simplement par l’art.» On découvre au détour de chaque chemin une nouvelle figure divine fantastique, un nouvel animal, un nouveau monstre ou une nouvelle architecture, et tous posent une énigme qu’il s’agit de résoudre. Si le visiteur suit les sentiers au fil de leurs ramifications originelles, il s’ouvre à  lui une histoire des passions et des errements humains. Lorsqu’il le visita, Salvator Dali qualifia le jardin de préfiguration de l’art surréaliste.

Thiago Rocha Pitta

Thiago Rocha Pitta. 2011.

Le projet de sculptures Le Jardin des chemins qui bifurquent se réfère à  la notion de jardin enchanteur plein de «folies», mais c’est a contrario dans l’environnement d’une exploitation agricole qu’il s’inscrit dans le Sacro Bosco. En tant que ferme biologique, elle est souvent – malgré sa logique économique rationnelle – l’objet d’une vision chargée de romantisme. Elle symbolise une conscience embellie des origines, une authenticité et une vérité, et elle constitue le contexte d’une confrontation artistique avec le jardin et la «folie».

Le projet se déroule en deux phases. Le 1er mai, ce sont les projets de cinq artistes qui seront inaugurés : Pablo Bronstein (né en 1977, Argentine/Grande-Bretagne) a érigé un pavillon en référence à  la décadence de la société de cour, où l’on peut entendre l’aria Qui del Sol gl’infausti lampi de l’opéra Agar et Ismaele Esiliati (1684) du compositeur italien Alessandro Scarlatti (1660-1725). La sculpture architectonique de Liz Craft (née en 1970, USA), qui se tient sur une hauteur à  proximité de la cour, possède de forts accents surréalistes et rappelle les dessins d’architecture fantastiques de M. C. Escher (1898-1972). Fabian Marti (né en 1979, Suisse) propose lui aussi une architecture, sous la forme d’une serre multicolore bâtie en cubes de verre qui s’inspire du New Age expérimental des années 1960 et 1970 et où poussent des plantes vénéneuses pouvant avoir des effets hallucinogènes. Le gigantesque bonhomme de neige en marbre blanc de Peter Regli (né en 1959, Suisse) offre une vision presque enfantine et espiègle du genre du monument, tandis que Thiago Rocha Pitta (né en 1980, Brésil) a immergé un bateau à  voiles dans le paysage vallonné, un vestige pétrifié évoquant le naufrage et la disparition et qui pervertit l’ordre des choses, puisque le bateau ne s’enfonce pas dans la mer, mais dans le sol suisse.

Le Jardin des chemins qui bifurquent.
Froh Ussicht, Familie Blum, Samstagern. Zurich.  migrosmuseum.ch

Performance de Pablo Bronstein : Performance of a single aria by Alessandro Scarlatti les samedi 11 juin; dimanche 12 juin, 14 août, 2 et 30 octobre.

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