Jackie Kennedy comme un corps sublimé et contraint

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Le 31 octobre 2011, Maya Boesch remet sur le métier sa mise en scène de Drames de princesses d’Elfriede Jelinek, avec trois actrices implacables : Barbara Baker, Véronique Alain, Dorothea Schürch. Entretien avec Maya Boesch.

I wanna be loved by you

Créé à  La Comédie de Genève, et actuellement repris à  La Chaux-de-Fonds, le texte “Jackie” extrait de “Drames de Princesses” de la dramaturge autrichienne Elfriede Jelinek est volontiers enclin au montage, à  l’amalgame et au télescopage des mots. Accompagnée par une comédienne musicienne qui entonne une version inédite du cultissime “I wanna be loved by you” grattant les cordes de son ukulélé serré contre une anatomie transgenre évoquant la Gena Rowlands d'”Opening Night” de Cassavetes, la pièce souffle le chaud et le froid, titillant les nerfs du spectateur assis et contraint dans une moitié de salle. Ce “parcage humain” a son pendant dans l’opus qui n’est que refaçonnage du corps de Jackie Kennedy. La femme d’Etat rêve ainsi de vêtements flottants qui ne toucheraient pas ses lignes corporelles, alors que ses tailleurs lui naufragent la taille dans du béton, jusqu’à  la limite d’un corps burlesque réinventé.

Entretien avec Maya Boesch
par Bertrand Tappolet


De Jackie Kennedy à  Michelle Obama

Tout est dans ce balancement où Jackie est à  la fois renforcée et minée par son image. Les explorations intertextuelles de l’auteure autrichienne sont ramifiées sur scène par des couches successives de textes passées en allemand, en français ou en anglais avec toute une pneumatique du souffle et de la profération. Car la narration est multiple, polyphonique. La mise en scène exhausse la dénonciation de la dictature de l’image chez la femme à  une forme de combinatoire entre corps, espace, texte qui trahit bien l’obsession du vêtement. Jackie, en tailleur Chanel, a imposé l’image d’une femme parfaite, plastiquement irréprochable, ce que Michelle Obama tentera de relayer pendant la campagne présidentielle de 2008. Mais aussi une femme insaisissable, plongée dans sa carapace de textiles. Si le vêtement est un refuge et une cage, il apparaît aussi comme ne pouvant réduire l’être, lorsque Jackie affirme être bien plus que cela.

Servi par une langue émotive, organique, endoscopique, le vêtement incarné de l’ex première Dame des Etats-Unis y est aussi malmené pour l’occasion que nos idées reçues. S’y dessine en creux une Amérique paranoïaque, fermée sur elle-même, inculte, hantée par la mort des apparences, indolente et goinfre de parcourir l’image corps jusqu’à  l’épuisement et le délitement maladif.

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“Drames de princesses” d’Elfriede Jelinek à  la Comédie. Photo: Christian Lutz.

Prothèses textuelles

De ce petit bijou d’indécence, la metteure en scène Maya Bösch, fait un ballet d’actrices automates. Il sait dire d’unissons en déglingues de party sous psychotropes l’univers de notre contemporain médiatique et festif à  mort, tout fait d’images de mode en argent lamé ou en rose Chanel. Dans le possible sillage de l’artiste plasticienne Rebecca Horn, Maya Bösch adjoint aux corps des actrices une forme de prothèse. Soit le livre de la pièce, autant miroir qu’organe supplémentaire. C’est ainsi à  un ballet face au livre, objet spéculaire, que nous invite la mise en espace du corps, dont le mouvement du bras tenant le texte édité épouse parfaitement la circulation du regard que Jackie porte sur elle-même, tour à  tour surplombant, frontal ou à  360 °. Manière de dire que la force vitale, agissante de ce texte gît dans la parole, mais dans une parole qui feint de révéler. Ces mots-là  dissimulent-ils l’impossibilité de vivre, d’exister hors d’une image médiatique calibrée au millimètre ? Sans doute et notamment lors des funérailles de JFK évoquées par Jelinek avec les tâches de bleu des enfants sur le fond gris et noir. Ces instants, Jackie en authentique “control image freak” les a réglés jusqu’au moindre détail.
Le kaléidoscope sans cesse retourné de slogans publicitaires, d’arguments philosophiques, du phrasé journalistique et du monologue intérieur est mis en jeu par des actions performatives, des chants murmurés a capella, des états de corps sans cesse incertains. On entend ainsi : « L’être humain a toujours l’air trop calme comparé à  ses vêtements, battus par le vent qui hurle et pleure sur lui-même. Mes vêtements m’entouraient comme des enfants étonnés en pleurs, ils détournaient l’attention de moi, mais sans moi ils n’auraient rien été. Non, ce n’est pas vrai. Ils n’ont pas besoin de moi ».

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“Drames de princesses” d’Elfriede Jelinek à  la Comédie.

Il y aussi des échos tant au plan de la scénographie (un mur dénudé et bleuté en sa base accueillant les comédiennes) que d’incises dans le texte à  certains autres mouvements de Drames de Princesses. Le premier donne la parole à  la princesse Rosamunde qui finit par reconnaître que le statut de la femme est incompatible avec l’écriture et que toute activité créatrice féminine est vouée à  la mort. Le second met en scène Plath et l’écrivaine autrichienne Ingeborg Bachmann qui, après avoir émasculé un bélier, s’escriment en vain contre un mur invisible. L’écriture de Jelinek, éruptive, intumescente et compacte, n’en invente pas moins une nouvelle beauté. L’attention accordée aux sonorités, au souffle et au rythme musical, est d’ailleurs portée ici à  son lâcher prise et sa maîtrise les plus funambules.

Bertrand Tappolet

Drames de princesses d’Elfriede Jelinek, mise en scène Maya Bösch, lundi 31 octobre, 19h00, Black box. Grü. Genève
Un spectacle qui a été créé à la Comédie en décembre 2010, repris au Théâtre Populaire de la Chaux-de-Fonds et au Teatro Sociale à Bellinzona le vendredi 28 octobre 2011 au sein du festival FIT (Festival Internazionale del teatro).

Cet article a été publié la première fois le 3 février 2011

Auparavant:
DRAMES DE PRINCESSES

D’après Drames de princesses d’Elfriede Jelinek mise en scène Maya Bösch / Cie Stürmfrei
Reprise au TPR de La Chaux-de-Fonds le 5 février 2011 à  18h.

Dramaturgie : Michèle Pralong. Scénographie : Sylvie Kleiber.
Avec : Véronique Alain, Dorothea Schürch, Christine Vouilloz, Lucie Zelger

 

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Publié dans scènes, théâtre
Un commentaire pour “Jackie Kennedy comme un corps sublimé et contraint
  1. Lionel dit :

    Texte profond sur un spectacle qui ne l’est pas moins. Merci.

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