Ben. L’artiste doit créer du nouveau pour survivre

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Ben Vautier, “Banane” (avec cadre vert et doré), 1958. Collection Ben Vautier. Nice.
“A la recherche de formes nouvelles dans des formes qui n’auraient pas été faites.”

A Bâle, le Musée Tinguely montre l’univers artistique de Ben Vautier pour la première fois dans son ensemble en Suisse. Depuis 1960, Ben tente une nouvelle rupture, à la recherche d’une situation post-Duchamp, son grand-père spirituel, le premier à avoir considéré que « tout est art ».Outre un retour sur ses 20 premières années artistiques, Ben installe lui-même au Musée Tinguely plus de 30 espaces commentant différents thèmes sociétaux, artistiques et politiques par rapport auxquels il prend ouvertement position.

« Pour ne rien vous cacher …
Cette expo au Musée Tinguely de Bâle
M’angoisse et m’énerve a la fois
Je ne la comprends pas.
À quoi sert elle ?
Ai-je quelque chose de nouveau à dire ?
J’ai horreur de l’esprit rétrospective. »

Cette réflexion de Ben souligne l’importance que Ben accorde au rôle du nouveau dans la production artistique aussi bien que de ce qui fait « art », sur les traces de Duchamp, son grand-père spirituel, le premier à  avoir considéré que « tout est art ». Et l’artiste vaudois, qui vit à Nice depuis des dizaines d’années, de poursuivre dans sa lettre régulière :

« Si tout est art alors regarder par la fenêtre est art
Laisser la toile vierge est art
Faire un trou dans le mur est art
Revenir en arrière et peindre des femmes nues
Est art
Si tout est art
Je me retrouve en 1962 énumérant tout ce qui n’était
pas art pour en faire de l’’art. »

Tout est art, mais tout a déjà été fait, la survie de l’artiste passe alors par l’affirmation de sa différence concrétisée par sa capacité à créer « quelque chose » de nouveau, ce nouveau que Picabia estimait « vieux comme le monde ». Ben Vautier, dans ses derniers moments de confiance en l’abstraction, rechercha des formes nouvelles dans des formes qui n’auraient pas été faites : vinrent alors des études sur la forme de la banane, puis des taches, « n’importe quelles taches, taches d’encre, taches de goudron, taches de graisse, sans aucun préalable esthétique ». Il se concentra ensuite, en 1958, sur les écritures-significations, grâce aux conseils d’Yves Klein qui les avait remarquées dans son atelier.

Un début difficile! A Nice en 1958, Ben expose son écriture « Regardez-moi, ne regardez pas les autres » dans une collective, tableau provocateur immédiatement refusé et décroché, qui constitua une de ses premières écritures de combat collectif avant les actions, les happenings, les performances qu’il réalisa seul ou dans le groupe Fluxus *.

 

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Ben Vautier avec le Tableau “Warum Kunst” devant sa maison près de Nice, 2014. Photo Eva Vautier.

Les grands moments sont ceux où il y a rupture

En 1986, à l’occasion d’une exposition à Genève, Ben me rappelait à quel point la carrière de l’artiste était liée à l’effet nécessaire de nouveauté :

« Ce qui s’est passé, c’est que moi j’aime le nouveau et que malheureusement toute la création de ce siècle se situe entre 1906 et 1917 et, en prenant une ligne de l’histoire de l’art unidirectionnelle, après Kandinsky, Duchamp, il peut y avoir Matisse mais c’est fini.
Les grands moments en art sont les moments où il y eut une rupture : Kandinsky en fut une, Duchamp une autre et l’impressionnisme également. Par moments, on ne voit pas de rupture et c’est le règne du colmatage, du remblayage, qui rassure ou calme le bourgeois en lui rappelant la Grèce antique sans pour autant constituer une rupture : Bouguereau peut être réhabilité en tant que peintre pompier mais pas comme novateur. Il serait plus honnête de considérer Bouguereau et d’autres comme des décorateurs représentatifs de la France du XIXe siècle.

En fait, mon grand-père c’est Duchamp et je suis toujours un théoricien de l’art ; le public imagine que mon oeuvre est un produit d’art alors que, souvent, ce ne sont que des attitudes envers l’art. Le mot attitude est important car je crois beaucoup dans l’art d’attitude en considérant que la forme est aujourd’hui périmée puisque tout est possible, tout est permis, tout est accepté d’avance ; quelle que soit la forme de l’oeuvre encadrée, elle est assimilable par le bourgeois que rien n’étonne plus; dans ce cas pour faire du nouveau, formellement, il n’y a plus rien, le nouveau vient alors de l’attitude ».

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Ben Vautier, “Regardez-moi cela suffit”, 1971. Galerie Daniel Templon. Paris – Bruxelles.

En 1958, à Nice, lors d’une collective à Nice, Ben expose son écriture Regardez-moi, ne regardez pas les autres, tableau provocateur immédiatement refusé et décroché, qui constitua une de ses premières écritures de combat collectif avant les actions, les happenings, les performances qu’il réalisa seul ou dans le groupe Fluxus.

Il faut admettre que l’on peint pour la gloire

«Que l’on prenne Rembrandt, Giotto ou Michel-Ange, le but de l’art a toujours été de choquer le bourgeois, celui du créateur fut, et est toujours, d’acquérir la gloire; mais pour l’obtenir il faut produire du nouveau en se différenciant, en choquant les habitudes. Je souscris donc aux déclarations de A. Craven: « tout grand artiste est un provocateur », ou d’Erik Satie: « tout grand artiste est un amateur » et si Duchamp estime qu’un artiste doit être un individualiste, je pense que le problème de l’art est un problème de création, donc de nouveau, donc de choc. »

« Quand Cocteau dit que « la beauté est laideur pour la majorité, qu’elle rattrape après » il entend que la majorité trouve le beau initialement laid avant de l’apprécier, qu’elle a dû subir un choc; l’histoire de l’art c’est l’histoire des chocs.

Quels sont donc les chocs d’aujourd’hui? Comment puis-je choquer ? En étant moi-même, sans trop chercher à faire du formel, trouver la vie et la vérité en art et surtout retrouver ma liberté perdue. A force de vouloir faire du nouveau, je n’étais plus libre; pensant que ceci n’était pas à faire car ce n’était pas nouveau, je m’enfermais alors dans la prison du nouveau; réaction salutaire, en reprenant la créatif du « non nouveau » j’ai trouvé que j’étais plus nouveau car j’étais libre.

C’est là que j’ai redécouvert l’importance de la figuration libre. Mon art à moi c’est de dire la vérité, de la chercher plutôt car réellement je ne la connais pas, pas plus que tout autre. Je dis alors des vérités subjectives comme « Je suis jaloux de Beuys, de Buren, etc. ». Ces affirmations provoquent l’hilarité du public, qui estime que je dis la vérité. Ensuite je parle de l’Ego: si je peins c’est pour la gloire, c’est un aveu que personne ne croit car la plupart des artistes prétendent peindre pour Dieu, pour l’Humanité, pour l’Art, pour eux-mêmes, c’est malheureusement de l’hypocrisie car tous peignent pour la gloire y compris ceux qui n’y croient pas. Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau puisque du temps des pharaons, au Moyen Age, dans l’art collectif, les artistes se souciaient fort de leur renommée. Tout créateur qui réalise du nouveau le fait pour montrer sa différence, sa suprématie, assurant du même coup sa survie.

Il faut avouer, par exemple que je travaille parfois par jalousie: en voyant une exposition réussie, j’ai envie de rentrer peindre pour prouver que je suis aussi capable de faire quelque chose de bien.

Mon ego a cependant toujours refusé d’être restreint à un ego de vernissage. La création n’est pas une histoire de club privé dans lequel on jouerait à la « culture ». La création concerne le monde entier, et donc quand j’ai quelque chose a dire, je le dis à haute voix où il peut être communique à tous, en l’occurrence dans la rue. En fait, il y a chez moi cette volonté de me débarrasser du code culturel galerie, vernissage, musée. Ou bien alors, de m’en servir pour communiquer comme je l’entends. »

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Ben Vautier, “L’amour c’est des mots”, 1958. Collection Ben Vautier. Nice.

« Je suis un divertisseur qui tient à faire passer son message par le divertissement, c’est-à -dire garder le public dans ma salle sans lui faire le coup de l’impérialisme culturel «M’as-tu vu ? Au revoir ! » Pour le garder, il faut le divertir. Je n’adhère pas pour autant à l’idée de George Maciunas qui prétendait que « la fonction première de l’art est le divertissement » mais celui-ci sert principalement à capter l’attention: faire rire ou sourire le public et lui faire passer un message quand même, c’est pourquoi j’écris souvent dans mes tableaux. « Par exemple dans mon tableau Africa : certains peuvent le considérer comme un bout de bois avec une tête africaine, mais ils peuvent aussi comprendre que l’Afrique fut pillée et qu’il est nécessaire de lui rendre ce qui lui appartient. Le discours est ethniste, mais pour le faire passer je me sers du tableau.

Pendant longtemps je me suis battu comme s’il n’y avait qu’une seule histoire de l’art et que le nouveau était valable pour tout l’univers, mais en 1956, j’ai rencontré un ethnologue qui m’a fait comprendre qu’avec tant de cultures dans le monde, mon discours ne s’appliquait qu’aux ethnies occidentales, le monde étant pluriculturel. Le dénominateur commun restant ce besoin de nouveau, nécessité constante et valeur importante pour toute l’espèce humaine.

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Ben Vautier dans sa maison; environs de Nice, 2014. Photo Eva Vautier.

«Certains de mes derniers tableaux sont un appel à regarder les autres cultures, d’autres stigmatisent mes recherches d’une situation post-Duchamp, se plaçant dans l’ethnie occidentale et venant après l’impressionnisme, le cubisme, le futurisme, comme un courant qui innove. Ma vraie tendance est conceptuelle de philosophie Fluxus, mais considérée comme fantaisiste car les conceptuels « sérieux » comme Joseph Kosuth ou Lawrence Weiner ne me prennent pas au sérieux. Mes prochains travaux seront donc du néo-géométrisme avec quelque chose d’autre, en cherchant une situation post-Duchamp, en toute liberté, dans une attitude sans aucun interdit. Néanmoins je m’acharne à rechercher la vérité, à résoudre le problème existentiel :

Pourquoi suis-je ainsi ?

Pourquoi est-ce que je travaille de cette manière ?

Pourquoi l’art ? Pourquoi les choses ? »

Jacques Magnol.

 

Ben Vautier. « Est-ce que tout est art ? »

Musée Tinguely, Bâle : du 21 octobre au 22 janvier 2016.

 

* Fluxus

«Fluxus est le nom d’un groupe créé en 1962 et dont les membres vivent un peu partout dans le monde, plus spécialement au Japon, aux Etats-Unis et en Europe. Officiellement rien ne les relie entre eux, si ce n’est une certaine façon de concevoir l’art et les influences qu’ils ont subies.
« Ces influences sont: John Cage, Dada et Marcel Duchamp. Sans John Cage, Marcel Duchamp et Dada, Fluxus n’existerait pas. Surtout sans John Cage, de qui j’aime à  dire qu’il a opéré deux lavages de cerveau. Le premier au niveau de la musique contemporaine, avec la notion d’indétermination, l’autre au travers de son enseignement avec l’esprit Zen et cette volonté de dépersonnalisation de l’art.

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Fluxus va donc exister et créer à  partir de la connaissance de cette situation post-Duchamp (le readymade) et post-Cage (la dépersonnalisation de l’artiste).
«Cette connaissance crée un point de non-retour car en acceptant d’avance toutes les formes, elle les périme du même coup. Fluxus ne sera donc pas concerné par l’oeuvre d’art formelle, esthétisante et hédoniste. (…). Ainsi Fluxus va s’intéresser au contenu de l’art pour le combattre et, au niveau de l’artiste, créer une nouvelle subjectivité. Tout cela est difficile, presque impossible, car la dépersonnalisation est une nouvelle forme de personnalité et le non-art un nouvel art. Pourtant  » l’intention  » y est et l’honnêteté de l’intention est un des éléments essentiels de Fluxus. Même si le problème est impossible, le poser est important ».  Ben.

Interview de Ben à Genève, décembre 1986. publiée dans L’Impact Suisse, février 1987.

Publié dans art contemporain, musées-centres
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