Hors cadre : les photographies de Morgan Carlier Van-Elslande à Duplex

Morgan Carlier Van-Elslande, sunsets, vue de l’exposition. © MC©StudioTropBien.

Avec sunsets, Morgan Carlier Van-Elslande explore notre rapport intime aux images domestiques, celles que l’on accroche chez soi et que la mémoire finit par effacer. Dès l’entrée de l’exposition, le visiteur inattentif risque de ne pas remarquer les petits tirages collés dans l’escalier, qui rythment la montée vers le premier étage. Ancien atelier artisanal des Grottes, fin XIXe siècle, devenu espace autogéré, Duplex offre à ces images un hangar brut, charpente apparente, bien loin du white cube, et singulièrement propice.

Morgan Carlier Van-Elslande, de g. à dr.: worth the extra 100km; inside a lover’s mind. © MC©StudioTropBien.

Entretien avec Morgan Carlier Van-Elslande

Jacques Magnol : Le parcours vers la salle d’exposition est jalonné de petites photographies collées au mur, avant les grands formats. Comment avez-vous pensé ce seuil ?

Morgan Carlier Van-Elslande : Il s’agissait d’amorcer l’exposition simplement, hors du white cube, qui n’a d’ailleurs plus vraiment cours ici. Le lieu convient à mon sujet : les images domestiques, notre rapport intime et affectif à celles que nous faisons et accrochons chez nous, photographies, souvenirs, billets d’avion. Dans nos intérieurs, elles occupent souvent les lieux de passage. On les oublie, puis un regard plus posé suffit à réveiller le souvenir qu’elles consignent. L’escalier en est l’équivalent. J’ai volontairement espacé ces tirages pour ménager du vide entre eux, je les ai presque dissimulés, et tous les visiteurs ne les remarquent pas. J’y tiens : la part d’interprétation du spectateur est essentielle.

La mémoire irrigue donc l’ensemble de l’exposition ?

Oui, même si je répugne à parler de nostalgie, qui n’est pourtant pas absente. Au bas de l’escalier, ce sont de simples tirages, de ceux que l’on commande en petit format à la Migros, à la portée de tous. Dans l’espace, les compositions se densifient : feux d’artifice, couchers de soleil, flous, halos lumineux, ces phénomènes impossibles à photographier, comme l’eau qui perle aux cils en sortant du bain. Je les mêle à des images photographiées pour faire affleurer la matière du souvenir. Ces images continuent de vivre, bien après l’instant qui les a suscitées.

Morgan Carlier Van-Elslande, sunsets, vue de l’exposition. 2026. © MC©StudioTropBien.

Vous avez évoqué l’enfance lors du vernissage. D’où vient ce retour ?

J’avais cessé de jouer avec la photographie depuis mon master. Lorsque j’ai remporté l’appel à projets de Duplex, j’ai voulu retrouver l’état d’amusement de mes onze ans : un appareil numérique de mon grand-père, dont je ne comprenais pas le fonctionnement, glissé dans mon sac pour des tours à vélo dans les champs. On ne revit pas cette expérience, j’ai fait des masters, vu des expositions, subi des influences, mais je cherchais à renouer avec le plaisir de l’image : le spontané, le flou, les images dites ratées, que je mets au contraire en valeur. À cet âge, les images ne circulaient pas encore ; ma mère les transformait en sets de table. Vers dix-huit ans, avec Skyblog et Facebook, elles ont servi à circuler. Je n’y vois aucun problème, c’était un autre amusement.

À quel moment ce plaisir s’est-il éloigné ?

Assez vite, et par plusieurs biais. D’abord la professionnalisation : je suis photographe professionnel, et l’image doit alors obéir à des codes, netteté, rigueur, avec un enjeu financier. Cette technicité me plaît et cohabite avec le reste de ma pratique, mais elle a érodé le jeu. Pour le BA Communication Visuelle à la HEAD – Genève, on y travaille sur cahier des charges, antithèse de la création. Au Master Photography à l’ECAL, ce qui m’intéressait ne retenait pas l’institution, qui m’orientait vers sa propre idée. J’en garde beaucoup et j’en suis aujourd’hui très content, mais il a corrompu le jeu : j’ai fini par faire des images pour les autres, non plus depuis un geste charnel. Je m’étais privé du droit à l’échec. Ce projet me fait réapprendre à me perdre, à ne pas savoir où je vais.

Entre 2019 et 2023, vous avez multiplié les médiums

Ce fut une période de recherche : céramique, peinture, piano, danse, performance. En 2023, j’ai effectué une résidence d’un an à l’Abri, lieu où l’on interroge le fond de sa pratique. Je me demandais pourquoi j’éprouvais davantage le besoin de voir des performances que des vernissages. J’ai alors réintroduit la performativité dans l’image : un projet mis en scène avec un ancien partenaire retrouvé, à Lanzarote, où nous avons rejoué et débriefé notre relation. Tout cela se retrouve ici : la céramique comme matérialisation d’une idée, la performance dans le ralentissement du geste photographique. Mais c’est vers l’image que je suis revenu, comme à onze ans, sans comprendre pourquoi cela fonctionne.

Comment avez-vous procédé techniquement ?

J’ai pris un appareil plus petit et un objectif manuel d’origine chinoise, à soixante francs. Par réflexe, à cause de l’ECAL, j’avais d’abord cherché une optique irréprochable, avant de comprendre que ce n’était pas l’enjeu : retrouver une photographie spontanée tout en prenant le temps de cadrer. Mise au point et ouverture se règlent à la main, calculées à la lumière, dans un dialogue entre appareil, cadrage et regard, loin du geste digital de l’iPhone. J’y perds en piqué, mais je gagne une lenteur imposée et une abondance d’images, déclenchées face à une émotion forte.

Vous cherchez aussi à rompre avec le cadre : collages, surimpressions, supports souples…

Ayant délaissé la prise de vue, j’étais passé au montage et à la 3D, qui s’apparente presque à la peinture. Pour la première fois, j’ai voulu sortir de l’image classique : la photographie est un médium très codé, qu’on manipule avec des gants blancs, sous cadre. D’où des collages nerveux, un besoin de briser le cadre, de rendre les images poreuses entre elles. La matérialité compte autant que l’image : le poster plié, comme dans les magazines d’autrefois, le panneau de liège, objets de ma chambre ou de la maison. Les deux grands tirages verticaux, juxtaposés et recouvrant d’autres images, sont nés d’un accident : en testant des impressions, j’ai empilé les images, reçues par dix, comme les feuillets d’un calendrier chez moi ou chez ma grand-mère. On tourne la page pour la fonction de l’objet, ou pour voir l’image suivante ? Ces questions m’intéressent.

Morgan Carlier Van-Elslande, i will come out in americ,. 2026 © MC©StudioTropBien.

Le grand poster de la skyline de Montréal évoque, avez-vous dit, un ailleurs et un futur possible

J’avais oublié le pouvoir de l’image d’inventer des futurs possibles, à force d’en faire pour un client, un professeur, l’institution. Cette pièce est née d’un ressenti : en parcourant mes dossiers, une image m’a évoqué quelque chose, j’ai opéré des manipulations ou superpositions, collé un élément qui exprimait une sensation de liberté. J’ai compris qu’elle faisait écho à mon adolescence, quand je n’avais pas fait mon coming out et qu’il me semblait impossible de le faire en Europe : il fallait fuir le plus loin possible. S’y mêlent ces images culturelles dont on nous abreuve encore, le rêve américain, la liberté, la grande ville. Montréal n’est pas les États-Unis, mais l’échappée demeure : l’avion, l’aile, le coucher de soleil, et au-dessus, une vie nocturne un peu folle.

Morgan Carlier Van-Elslande, shrine : leftovers & glances, 2026 © MC©StudioTropBien.

La porte de réfrigérateur : un objet cherché, ou surgi par hasard ?

Par hasard, comme la skyline : j’aime cette dimension accidentelle. Je voulais évoquer les supports domestiques sans trop d’évidence. On passe chaque jour devant son frigo, où traîne une photo du chat, et on ne le voit plus. Près de chez moi, un débarras sauvage abritait un gros frigo. Absorbé par la fabrication des images, je n’étais pas disponible pour la sculpture. Dix jours avant l’exposition, les tirages envoyés, je m’en suis souvenu et j’ai couru : la porte était toujours là, je l’ai arrachée, avec une jubilation certaine à passer à la matière. Elle portait déjà un autocollant de minion. J’y ai associé une photo du jet d’eau, que je rapproche de la mer : des images sans rapport, liées dans l’imaginaire et la lumière. À l’arrière, un feu d’artifice s’inscrit dans le cadre de la trappe. J’hésitais à l’ériger en monolithe central, quitte à détourner ce code de l’art contemporain. C’est presque une blague, pour ne pas être trop sérieux.

Morgan Carlier Van-Elslande, lumignon, 2026 © MC©StudioTropBien.

Après ce monolithe, lumignon nous ramène à l’intime

J’avais besoin de revenir à l’échelle intime, après un poster très grand et une porte monolithique. La veilleuse, c’est mon téléphone d’adolescent, posé au sol, qui éclaire de minuscules images, presque anecdotiques, mais dont la lecture demeure très intime et réconfortante. Il est rassurant de savoir cette petite lumière toujours allumée entre deux œuvres énormes.

Morgan Carlier Van-Elslande, aspirational summer, 2026 © MC©StudioTropBien.

Les portraits de jeunesse sont-ils des archives ?

Oui, réalisés vers dix-huit ans. À onze ans, je documentais sans comprendre ; avec les réseaux sociaux, c’est devenu mise en scène et mimétisme : poses répétées, contraste poussé à l’extrême pour effacer mon acné. Autant de gestes de style que je me réapproprie. Tout a été pris autour de chez moi : j’ai grandi à la campagne, et il n’y avait rien d’autre à faire que d’imiter ce que l’on voyait et de poser avec la voisine.

Vous parlez souvent de « fun ». De quoi s’agit-il ?

Du geste, surtout : retrouver un geste réfléchi mais spontané, accidentel. Les images ne sont pas nécessairement amusantes, mais je crois que l’on perçoit cet amusement dans la composition, dans la manière de les assembler. J’ai voulu aussi une part de second degré, l’état d’esprit de onze ou douze ans, où l’on ne comprend pas tout mais où les choses sont drôles.

Comment conciliez-vous cette liberté avec la rigueur de votre activité professionnelle ?

Je réalise des mandats d’architecture et de reproduction, notamment d’art vivant. Au sortir de l’école, je suis parti à Paris pour la photographie de mode, persuadé que c’était le seul champ où ce regard artistique pouvait s’exprimer. Mais le mélange de création et de commande ne tenait pas. J’ai découvert que j’aime la dimension technique, presque horlogère, de l’image : la reproduction d’architecture exige que chaque millimètre soit net et calculé, et me laisse l’énergie créative pour le reste. J’enseigne aussi l’image à Genève, à des élèves de seize à dix-neuf ans : transmettre la liberté et la rigueur à la fois, cet entre-deux de friction que l’espace reflète aussi. Je continuerai, bien sûr. J’ai travaillé de 9 h à 23 h pour cette exposition, et j’adore ça. Une résidence d’un mois m’attend en Argentine, en mars.

Propos recueillis par Jacques Magnol. 15 octobre 2026.

Morgan Carlier Van-Elslande – Sunsets
Du 15 au 29 septembre 2026
àDuplex
9, rue des Amis
Genève

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