Erik Bulatov, l’art comme passage vers la lumière

Erik Bulatov (1933-2025) à Moscou en 1990. © Igor Mukhin. Image: Courtoisie Galerie Skopia.

À 92 ans, Erik Bulatov demeure l’une des voix les plus singulières de l’art russe contemporain. Peintre de l’ambiguïté, explorateur infatigable des surfaces et des illusions, il n’a cessé de questionner ce que nous croyons voir. Chez lui, l’image n’est jamais un simple objet esthétique : c’est un instrument de vérité, un espace de résistance, parfois même un refuge. Son œuvre, traversée par les tensions politiques et métaphysiques de son époque, continue de fasciner par sa capacité à faire vaciller nos certitudes.

Erik Bulatov, Etude de la rue Krasikov, 1977. Crayon sur papier. 18 x 24 cm. Image : Courtoisie Galerie Skopia.

Formé à Moscou dans les années 1950, Bulatov retient de ses maîtres Falk et Favorski non pas un style, mais une interrogation fondamentale : comment le monde est-il construit ? Que se passe‑t‑il derrière ce que nous appelons « réalité » ? Très tôt, il se méfie de l’apparence des choses. Pour lui, la surface n’est qu’un décor, un écran qui dissimule l’essentiel. Cette intuition devient le moteur de toute sa démarche artistique.

Après ses études, il traverse une période qu’il décrit comme un « réapprentissage ». Il cherche, expérimente, doute. Puis, en 1963, un basculement : pour la première fois, il a le sentiment d’avoir créé quelque chose qui lui appartient vraiment. À partir de là, son travail s’oriente vers une exploration minutieuse des rapports entre l’objet, l’espace et le regard. Un simple morceau de sol, dit-il, peut devenir un monde autonome dès lors qu’on le regarde avec une attention absolue. L’image se met alors à « vivre », à se gonfler, à bouger. Elle devient un organisme.

Mais Bulatov comprend vite que cette métamorphose visible n’est qu’un effet. La cause, elle, demeure cachée. Comment atteindre ce qui se trouve derrière la surface ? Comment percer la cage de l’apparence ? Sa réponse est radicale : seule l’image peut servir de point d’appui. Dans un monde instable, où tout glisse et se transforme, la peinture devient pour lui la seule réalité fiable. C’est par elle qu’il peut accéder à un « vrai » espace, un espace d’où émane une lumière authentique.

Cette conviction donne naissance à un cycle d’œuvres consacré au « territoire de l’image » : comment elle se construit, comment elle respire, comment elle ouvre un passage vers un ailleurs. Pour Bulatov, l’art n’est pas un miroir du monde, mais un corridor vers une dimension plus profonde. Et c’est précisément cette traversée qui fonde son engagement politique.

Car comprendre l’image, c’est aussi comprendre le monde social dans lequel on vit. Une fois l’espace pictural apprivoisé, Bulatov peut y projeter ses interrogations humaines, ses inquiétudes, ses colères. Il refuse l’esthétisation nostalgique qui a marqué une partie de sa génération, celle qui voulait prolonger l’héritage des années 1920. Pour lui, chaque époque doit inventer son propre langage. Reproduire le passé, c’est renoncer à dire le présent.

Ainsi, son œuvre, souvent lue comme une critique du système soviétique, est avant tout une quête de vérité. Une tentative de faire surgir, derrière les slogans, les surfaces et les illusions, une lumière qui éclaire enfin ce qui compte vraiment. Chez Bulatov, l’art n’est pas un commentaire : c’est un chemin. Un chemin exigeant, mais qui, pour lui, mène toujours vers la liberté.

Jacques Magnol, en partie d’après le texte du Musée des Beaux-Arts, Berne.

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