La transmission des préjugés pour les Nuls

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Tout ira bien, de Jérôme Richer, au Théâtre du Grütli. ©Isabelle Meister.

Ceux que l’on appelle les Roms constituent une population qui compte près de 12 millions de Sinti, Gitans, Manouches et autres Roms, venus principalement de Roumanie. Le « Tout ira bien » de Jérôme Richer explore notre rapport avec ces communautés au Théâtre du Grütli. Un accueil qui s’inscrit dans les thématiques du déplacement, de l’exil et de la frontière privilégiées par Frédéric Polier durant cette saison.

Le terme « préjugé » désigne une attitude négative et s’inscrit dans le registre émotionnel. Certains groupes suscitent de la haine ou du mépris, d’autres de la peur, d’autres encore du dégoût en fonction de préjugés si fortement ancrés dans l’inconscient collectif qu’ils en deviennent des certitudes exprimées plus ou moins ouvertement selon les lieux et les communautés. Le politiquement correct impose parfois encore une retenue, bien que celle-ci ait tendance cycliquement à s’effacer lors des campagnes anxiogènes médiatiques ou électorales.

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©Eric Roset. Photographe.

Peut‐on s’empêcher de juger une personne appartenant à un groupe stigmatisé sur base du stéréotype correspondant ? Ce contrôle demande un effort et donc une motivation. Mais comment savoir que l’impression dont on dispose provient bien d’une information valide et non d’un stéréotype, surtout quand on a été confronté tôt, comme tout un chacun, à l’expression de la stigmatisation de groupes cibles ? En fait, il est souvent impossible de retracer l’origine d’une impression. Jérôme Richer la situe très tôt et c’est ce qui l’a conduit à cette exploration : « Disons que la raison principale, la raison intime, celle qui m’a conforté dans mon envie de m’intéresser aux Roms, ça a été de m’apercevoir que, depuis mon enfance, mon imaginaire s’est formé avec certains à priori, poncifs liés aux Roms. Que finalement l’histoire des Roms, c’est aussi la mienne. Par exemple, enfant, ma mère me disait pour m’inciter à ranger ma chambre : Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens. D’un de mes oncles qui vivait de récupérations et autres petits larcins, on disait de lui qu’il était un gitan. J’ai donc grandi avec un imaginaire où les Roms occupaient la place du grand méchant loup et je voudrais pouvoir creuser ça : cet inconscient collectif qui sculpte nos vies, nos pensées sans que nous nous en apercevions. »

Jérôme Richer ne dénonce pas plus les préjugés dont nous sommes victimes autant que les Roms eux-mêmes, il les donne simplement à entendre dans une mise en scène trois parties. La dernière partie, définitivement plombée par le must de la vidéo et un son obsédant (on peut toutefois fuir avant et rester sur l’excellente prestation des comédiens), bifurque avec beaucoup moins de bonheur sur le placement des Jéniches dans des familles d’accueil par Pro Juventute entre 1926 et 1973. Le jeu affuté de Vincent Bonillo, Fanny Brunet, Mathias Glayre, Frédéric Mudry et Marcela San Pedro dans les deux premières parties traduit avec simplicité, à l’instar des manuels pour les Nuls, le développement et la transmission des préjugés vis-à-vis d’un groupe social.

« Tout ira bien »
Texte et mise en scène de Jérôme Richer.
Théâtre du Grütli
Du 17 février au 8 mars 2015, Petite Salle au 2ème étage.
Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 18h, relâche le lundi.

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©Eric Roset. Photographe.

Le regard négatif sur les Roms s’étend jusqu’à l’acceptation de propos racistes tenus en public

« Face aux Roms, écrit Tommaso Vitale, les politiques locales semblent prises dans un cycle absurde d’évacuations des campements, dont les coûts sont considérables aux plans économique et humain, pour des bénéfices bien maigres. Des expériences conduites à l’échelle locale, souvent à partir d’initiatives citoyennes, suggèrent l’existence d’alternatives à ces cycles destructeurs et stériles.
Quels sont dès lors les objectifs de ces politiques d’évacuations répétées ? Ils sont bien souvent politiques, électoralistes. Ils procèdent d’une quête de visibilité des décideurs politiques qui sont soucieux de se montrer occupés à affronter résolument le problème. La problématique « Rom » n’existe d’ailleurs pas en dehors du processus de qualification construit dans la presse et par les politiques elles-mêmes : à l’action politique se substitue ainsi l’agitation démagogique.(…)

Ce regard négatif sur les Roms s’étend jusqu’à l’acceptation de propos racistes tenus en public : « Seules 37 % des personnes de notre échantillon croient que ces expressions doivent être condamnées sévèrement par la justice, soit 5 points en moins par rapport au jugement condamnant ceux qui expriment des propos antisémites comme « sale juif ». En revanche, 39 % pensent que les personnes qui tiennent publiquement des propos racistes contre les Roms « doivent être condamnées, mais pas sévèrement », et 22 % qu’elles « ne doivent pas être condamnées du tout » (contre 14 % si les propos racistes sont tenus à l’encontre de Français, 16 % s’il s’agit de juifs, 18 % de noirs, 19 % d’arabes) »

L’opinion commune finit ainsi par admettre l’idée que les Roms se plaisent à vivre dans la saleté et dans des situations précaires, ou que les Roms ne sont guère intéressés par une quelconque qualité de vie et qu’avec eux rien n’est possible. Ceux qui mendient ou vivent dans des baraquements sont perçus dans une sorte d’étrangeté radicale, liée à un discrédit et à un rejet moral rendant possible l’indifférence la plus froide. » Lire: Tommaso Vitale, « Les politiques locales face aux Roms : entre réification, effets de visibilité et reconnaissance », Métropolitiques, 4 février 2015.

Les Yéniches sont pour la plupart chrétiens catholiques ou évangéliques. Dès la fin du 19èmesiècle et jusque dans les années 1970, les autorités ont tenté de sédentariser les nomades. L’action la plus connue est celle de l’Œuvre des enfants de la grand-route, instituée par Pro Juventute, qui a séparé de leurs parents plus de 600 enfants yéniches pour être placés dans des familles d’accueil, des foyers et des institutions entre 1926 et 1973, dans le but de les contraindre aux normes sociales de l’époque.

A Genève, depuis 2007, une association, Mesemrom – « Me sem rom » signifie « je suis rom » – tente de sensibiliser les citoyens et les autorités aux difficultés que la population rencontre à Genève. Cette association lutte contre les préjugés dont sont victimes les Roms en organisant des manifestations pour mieux faire connaître leur mode de vie. L’association a reçu le Prix 2011 de la Ville de Genève.

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