Carolina Fontana : ce que l’on voit quand on s’approche

Carolina Fontana, Z·E·N (CH, Nevado Grondelwald), 2026. HST, 100 x 150 cm. Photo © Marcia Battaglia

C’est en novembre, hors saison, que Carolina Fontana a découvert la Suisse pour la première fois — le blanc, le silence, une pureté qu’elle reconnaissait depuis son Uruguay natal. L’artiste a sillonné les cantons de Genève, de Berne et de Lucerne, carnet en main, à l’affût de ces instants où le regard bascule. De ces voyages est née la série Z·E·N : des peintures contemplatives qui semblent d’abord abstraites, et qui révèlent, à qui consent à s’approcher, ce que la vitesse du monde nous empêche de voir. Interview :

Carolina Fontana. Photo : Jacques Magnol.

Carolina Fontana, vous avez travaillé en Espagne, en Chine, maintenant en Suisse. Est-ce que votre regard change selon les cultures, ou cherchez-vous quelque chose d’universel dans le paysage ?

Ce qui décide, c’est moins la beauté du lieu que ce qui se passe en moi quand j’y suis. Les endroits où je peins sont des endroits où quelque chose a changé dans ma façon de voir — un déclic. Que ce soit en Chine, en Espagne, en Uruguay ou en Suisse, c’est ce moment-là que je cherche. Pas le paysage spectaculaire, mais la connexion intérieure.

Comment reconnaissez-vous ce moment ?

Parfois j’ai déjà l’image dans l’esprit avant d’arriver, je cherche le lieu, et tout semble parfait. Et puis je tourne la tête, je vois autre chose — quelque chose que je n’avais pas prévu, qui me touche davantage. C’est toujours un ressenti intérieur qui tranche. Je prends mes propres photos, je fais mes propres croquis sur place. Il m’est impossible de travailler à partir d’images prises par quelqu’un d’autre. Le carnet, l’œil, le corps dans le lieu — tout ça fait partie du processus.

Dans cette série, la Suisse — ses montagnes, son silence, son sens particulier de la neutralité — a-t-elle influencé votre façon d’aborder le travail ?

On dit en Uruguay que nous sommes la Suisse de l’Amérique. Il y a quelque chose de commun dans cette tranquillité, dans cette façon d’habiter le monde. J’ai retrouvé en Suisse cette paix que je connais chez moi — c’est pour ça que dans l’exposition, on trouve côte à côte une peinture de Grindelwald et une de Punta del Este : elles partagent le même sentiment de calme.

Je suis arrivée en Suisse pour la première fois en novembre, hors saison. Tout était calme, blanc, d’une pureté saisissante. Genève m’a accueillie — c’est la ville qui a tout initié pour moi, elle a une place particulière. Ensuite j’ai parcouru la région d’Interlaken, Grindelwald, Lauterbrunnen. Et je suis tombée amoureuse de Lucerne — ce pont couvert, ces peintures sur bois, cette façon dont l’art, l’histoire et le paysage se rejoignent. Pour un artiste, c’est une combinaison rare. J’ai terminé à Zurich, très différente, mais fascinante à sa manière. Et maintenant que c’est presque l’été, je veux revoir tout ça sous une autre lumière — je retourne à Montreux et Interlaken après Genève.

Vos tableaux ont une qualité contemplative, presque un souffle. Et pourtant vous travaillez sur l’hyperconnectivité, les algorithmes, l’IA. Comment ces deux mondes coexistent dans votre pratique ?

Tout a commencé à Shanghai. Je communiquais avec mes proches par écrans interposés — photos, vidéos en direct, appels visuels. Un jour, je me trouvais au sommet de la Pearl Tower, l’une de ces expériences qui allait devenir une peinture. J’ai raccroché, et j’ai pensé : quelle réalité leur ai-je transmise ? Juste un cadre dans un petit écran. Ce moment a tout déclenché. Nous croyons vivre le monde, mais nous le traversons à travers un dispositif qui réduit, filtre, accélère tout — et nous prenons ce cadre pour la réalité elle-même.

La peinture à l’huile, ce médium très traditionnel, très manuel, est pour moi une forme de résistance à ça. Ce que j’essaie de mettre en image, c’est l’effet de cette vitesse : si vous vivez à ce rythme, tout devient abstrait, vous n’avez plus le temps de vous approcher des choses, de les connaître. Cela vaut pour les paysages comme pour les gens — on croise quelqu’un dans la rue et c’est une silhouette abstraite. Mais si on s’arrête, si on prend le temps de lui parler, c’est là que la vie prend sens.

Carolina Fontana, Z·E·N (PDE Atardecer Rambla Este), 2024. HST, 100 x 150 cm. Photo © Marcia Battaglia.

« Ce tableau (ci-dessus) est inspiré de Punta del Este, la ville où je vis en Uruguay. C’est un endroit d’une grande tranquillité, où les idées se posent naturellement — et où chaque coucher de soleil devient un événement. L’air particulier de cette côte donne au ciel des roses, des oranges, des jaunes et des rouges d’une intensité presque irréelle. Les lignes de la composition vous y emmènent directement.

J’ai voulu apporter ce tableau en Suisse pour offrir au public un fragment de mon quotidien — et peut-être lui rappeler quelque chose d’essentiel. Nous passons nos journées devant des écrans, et nous perdons peu à peu le sens des vraies couleurs, du vrai rythme de la lumière. Ces couchers de soleil nous reconnectent à la nature, à nous-mêmes — les scientifiques parlent du cycle circadien : quand nous ne percevons plus les variations de lumière au fil de la journée, nous perdons le sommeil, l’équilibre. C’est un phénomène que tant de jeunes vivent aujourd’hui sans en comprendre la cause.

Pour moi, un coucher de soleil est un cadeau quotidien, gratuit, spectaculaire — que la vie urbaine nous a appris à ne plus voir. » Carolina Fontana.

Vos peintures cherchent-elles à résister à cette construction du regard par les images numériques, ou à en proposer une autre forme ?

Ce que je veux, c’est que les gens ralentissent. Vus de loin, mes tableaux peuvent sembler de pures abstractions — des couleurs, des formes. Mais pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut s’approcher, s’arrêter, regarder. Ce mouvement physique est déjà en soi un acte. Mon travail ne se limite pas à la peinture comme objet : il inclut ce que le tableau fait faire aux gens. Quand quelqu’un effectue ce geste d’approche, pour moi l’œuvre est complète. C’est une invitation à une attitude de vie. Et la peinture n’a pas besoin de vous le dire — elle vous y entraîne d’elle-même.

Vous parlez d’un art qui va au-delà de l’objet. Comment reconnaissez-vous ce moment où l’œuvre commence à exister en dehors de son cadre physique ?

Tout part d’une idée de ce que je veux transmettre. Je travaille à l’huile, mais aussi à l’installation et d’autres langages. Et dans chaque cas, il y a quelque chose à l’intérieur qui cherche à sortir — quelque chose pour lequel les mots écrits ou parlés ne suffisent pas. Une image dit plus que mille mots, dit-on. Mais ce n’est même pas l’image seule : pour moi, l’œuvre c’est le mouvement que les gens font quand ils voient une peinture. Ce geste d’approche — s’avancer, se rapprocher — c’est une forme de performance dans l’espace. Quand il se produit, la peinture est achevée.

La série s’intitule Z·E·N. Est-ce une affirmation, une aspiration, ou une façon légèrement ironique de commenter le monde dans lequel on vit ?

Le Zen, dans la philosophie bouddhiste, vous invite à observer votre propre pensée — à vous calmer, à voir les choses clairement. C’est aussi ce que j’essaie de mettre dans les couleurs, dans la palette de ces peintures. Mais vous remarquez que le titre n’est pas écrit Z-E-N : il y a des points intercalés entre les lettres, des points médians. Ce n’est pas innocent. Je ne pourrais pas avoir l’arrogance de dire que mes peintures sont le Zen — c’est un niveau d’élévation que je n’aurais pas la prétention d’atteindre. Je ne suis pas Dieu, je ne suis pas le Zen bouddhiste. Ces points créent une distance, une modestie. Et ils correspondent aussi à quelque chose de visuel dans les triptyques : les interstices entre les panneaux. Tout semble connecté, mais il y a toujours un petit écart. Ce sont les points du Zen — la perfection effleurée, jamais saisie.

Et le titre de l’exposition à Genève — Parallaxe — comment est-il venu ?

C’est le curateur Manuel Neves qui l’a proposé, et j’ai trouvé que c’était juste. La parallaxe, en géométrie, désigne le déplacement apparent d’un objet selon le point d’observation — on l’utilise notamment pour mesurer la distance entre les étoiles. Pensez au Bernina Express : vous regardez par la fenêtre, les arbres proches défilent à toute vitesse, les montagnes au fond semblent presque immobiles. Tout dépend de la relation entre l’observateur et ce qu’il regarde. C’est exactement ce que font ces peintures : elles changent selon où vous vous placez, selon la distance. Ce titre intègre le public dans l’œuvre. Ce n’est pas seulement la peinture — c’est la peinture et les gens qui se déplacent autour d’elle.

Carolina Fontana – Propos recueillis par Jacques Magnol. 20 mai 2026.

Carolina Fontana est née en 1991 à Montevideo (Uruguay). Elle vit et travaille à Punta del Este, Uruguay.

Carolina Fontana – Parallaxe
22 mai – 27 juin 2026
Xippas Genève
Rue des Sablons 6
1205 Genève

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