Thomas Hirschhorn se dit fan de Simone Weil. Je la connaissais peu avant qu’il ne nous la présente. Sans être réfractaire à son travail, je ne suis pas non plus fan de Thomas Hirschhorn. Émettant quelques réserves sur ce projet qui, de fait, ne va pas de soi, j’ai été taxé d’empêcheur de tourner en rond par les enthousiastes de la première heure.
Aucune parole prophétique, mais le souvenir du désappointement d’étudiant-e-x-s à la Robert Walser Sculpture de Bienne. Rien, par ailleurs, qui ne soit resté sans solution. C’est donc sans attente particulière que j’ai accepté de piloter un séminaire « Pavillon Simone Weil » pour des étudiant-e-x en Bachelor à la HEAD. Nous avons lu et tenté de comprendre la philosophe avant de participer au Pavillon en sa mémoire par notre présence et par la production de portraits, de dessins, textes ou fanzines.
Être présents tous les jeudis de 10h à 16h, c’est aussi rencontrer des gens, boire un café, lire Le Courrier, vivre l’altérité et être en co-présence de personnes précaires et invisibilisées. Sans y être à demeure ni être coopérant·e, nous y sommes plus que nombre de journalistes qui en parlent et c’est extrêmement formateur.
Alors, pour reprendre les mots de Simone Weil, il y a certes de la pesanteur mais aussi de la grâce. La grâce, c’est l’énergie des personnes qui pratiquent la boxe, la gentillesse des baristas qui font des cœurs avec le lait dans le café, les cuisinières qui préparent et servent les repas, celles et ceux qui créent une enveloppe musicale, qui animent des ateliers de broderie, de « plan moi », des lectures philosophiques et des discussions.
Il y a une multitude d’activités possibles, on peut tout aussi bien ne rien faire de particulier. Il y a aussi ceux qui viennent ici pour dormir. Respectueux ils retirent leurs chaussures pour s’allonger sur des canapés pourtant couverts de scotch. Certains ont les pieds aussi sales que ceux des saints du Caravage à qui l’on reprochait d’aller trouver ses modèles dans la rue. Il y a ceux qui viennent ici pour manger et certains s’impatientent dans la file. Certains — la population est majoritairement masculine, font groupe, regardent les filles sans délicatesse. Thomas Hirschhorn invite tout le monde sans distinction, des employés de banque pour des ateliers aux sans domicile fixe, une inclusivité totale, absolue, c’est la force de ce projet et aussi la source de certaines tensions.
Le vin et la bière, un temps servis à la buvette, ont aussi été source de débordements, autant de personnes sur place que d’une presse à charge. Rappelons d’abord que nombre de vernissages très arrosés sont ou ont été organisés par des structures subventionnées sans que personne ne trouve à redire.
Le verre de l’amitié est une forme de convivialité, n’en déplaise à ceux qui insistent lourdement sur cette distribution au frais du contribuable, et combien coûte le vin de la République ? Le projet n’étant pas uniquement redevable de l’argent public, l’addition de ces libations ne peut-elle pas être mise sur le compte du privé plutôt que d’enfler une polémique sur fond de parti pris ? Parlant d’argent, ajoutons que ce n’était évidemment pas le poste le plus onéreux. Ce qui coûte, ce sont les salaires de celles et ceux qui travaillent là, le temps de l’œuvre. Hirschhorn met un point d’honneur à rémunérer celles et ceux qui travaillent au projet. Il le fait depuis toujours, bien avant que musées et centres d’art ne soient contraints de payer les artistes qui exposent.
Cette tournée générale qui a bêtement mal tourné viendrait comme la preuve que les pauvres ne savent pas se tenir et qu’avinés ils ne peuvent retenir leurs coups. Certes il y a eu rixe, mais regardons le verre à moitié vide plutôt que la coupe qui déborde !
Hirschhorn a reconnu ses torts. Il voulait simplement créer un moment convivial autour d’un verre. Certains ont pris leurs aises, et c’est à mettre au crédit de l’artiste, qui non seulement prône l’inclusivité, mais fait en sorte qu’elle soit réelle. Certains auraient fait comme chez eux, enfin justement pas puisque sans domicile ils retournent à la rue à la fermeture du pavillon s’ils n’ont pas trouvé d’hébergement d’urgence. C’est aussi là qu’il faut chercher les raisons de l’addiction et de la violence.
À la question d’une journaliste, qui demande à Hirschhorn s’il comprend la demande de sécurité de celles et ceux qui travaillent dans le pavillon, il renverse la question et demande qui protège les personnes précaires. Ce faisant, il ne recule pas devant les problèmes mais les met en perspective et les règle sur place de manière humaine quand ils surviennent. Hirschhorn est artiste, ni saint ni surhomme mais il est là, présent douze heures par jour et fait en sorte que tout se passe au mieux. On peut même comprendre que fatigué il puisse, lui aussi, élever parfois la voix.
L’épisode violent et d’autres débordements ont donné des arguments au DIP pour interdire les visites ateliers aux classes primaire. La magistrate en charge du département ne veut pas prendre de risque. Par ailleurs elle défend la suppression de l’histoire de l’art comme branche fondamentale pour les collégiens avec le même argument. C’est dommage puisque c’est en l’occurrence priver les élèves d’une vraie rencontre avec un artiste de tout premier plan qui ne rechigne pas à accueillir, à expliquer son travail et commenter les travaux réalisés.
Qu’il dise, dans Le Courrier, qu’il souhaite que la magistrate revienne sur sa décision atteste d’une croyance en l’utopie qui fait fi de la realpolitik. À l’inverse de Hirschhorn qui reconnaît ses erreurs, les instances du DIP n’ont pas coutume de se dédire et pourquoi une magistrate PLR, qui défend peu l’enseignement de l’art, soutiendrait-elle un projet artistique aussi radicalement de gauche ?
À cette pesanteur se sont ajoutées les revendications d’une partie des coopérant·es, qui ont fait grève le 1er mai et adressé une lettre aux fondations à l’origine de l’invitation. Le lendemain Hirschhorn annonçait en réunion publique la fermeture définitive du pavillon.
La séance riche en émotion a mis en lumière griefs, dérapages, malentendus et maladresses et peut-être la remise en question d’un homme, blanc de plus de 60 ans qui n’entendrait pas des revendications liées au genre, plus actuelles et légitimes. Malgré tout, une majorité de coopérant.e.x.s avaient la volonté de continuer et portaient toujours le projet, obligeant l’artiste à revenir sur sa décision.
Après ce moment de crise, l’ambiance sur place est plus apaisée. La grâce l’a emporté sur la pesanteur.
Ne pas être fan, c’est l’assurance de ne pas être déçu et cependant je suis « déçu en bien » par le Pavillon Simone Weil initié et porté par Hirschhorn dont la présence, l’action et l’engagement sans faille forcent le respect. Ce projet aussi artistique que radicalement social, loin des réponses toutes faites, des lieux communs ou des belles œuvres à accrocher au-dessus des canapés soulève de nombreuses questions, invite aux remises en question. Pas étonnant en ces temps de droitisation du monde sur fond de populisme qu’il trouve en chemin des détracteurs.
Claude-Hubert Tatot
Pavillon Simone Weil – Thomas Hirschhorn
Un Monument pour l’art et la philosophie à Genève
31 mai au 16 juin. 7/7 10h-22h.
Pavillon Sicli
45 route des Acacias
Genève
L’œuvre d’art est portée par la présence continue de l’artiste sur place et une production artistique quotidienne en collaboration avec la population genevoise.



