
Vernissage à Forde, 2 mai. 2026. Illicit Bookshop, Alain Guiraudie, Ceidra Moon Murphy, Anastasia Pavlou, Wade Guyton.
À Forde, l’année 2026 s’est ouverte sur un changement de rythme. Deux nouvelles voix ont pris l’espace à bras-le-corps : Clara Chavan et Camille Zaerpour. « Nous, c’est deux jeunes historiennes de l’art et curatrices », posent-elles d’emblée — sobrement, presque trop. Car derrière cette économie de mots, le projet est tout sauf timide.
Le changement d’équipe ne s’annonce pas comme une rupture spectaculaire, mais plutôt comme un déplacement progressif — une manière de réorienter les usages, les rythmes et les attentes. Clara Chavan et Camille Zaerpour prennent en charge l’espace pour deux ans avec une formule simple en apparence : « quatre expositions » par an. Mais très vite, le programme déborde ce cadre.
Autour de ces expositions, elles déploient un ensemble d’événements qui composent une écologie plus large : « des workshops de traduction entre l’italien, l’anglais, le français », « des concerts plutôt en fin d’année », « des repas ». À cela s’ajoutent des cycles réguliers — projections en collaboration avec le cinéma Spoutnik, performances estivales, lectures — autant de formats qui cherchent moins à diversifier pour diversifier qu’à multiplier les points d’entrée. Leur objectif est explicite : « ramener des gens à Forde et à l’usine », créer des circulations entre publics, disciplines et temporalités.
L’antispectaculaire comme méthode
Dans cette économie, l’exposition reste centrale, mais elle n’est plus isolée. La deuxième exposition, inaugurée ce printemps, fonctionne comme un manifeste discret. Collective, elle réunit des artistes « internationaux, locaux… avec des parcours différents », selon une logique qui « n’est peut-être pas évidente de prime abord ». Ce refus de l’évidence devient une méthode.
Le choix de la photographie est à cet égard révélateur — ou plutôt, son usage déplacé. Il ne s’agit pas de montrer des photographes, mais « des artistes qui ne sont pas connus pour avoir une pratique de photographie ». Ainsi, Anastasia Pavlou présente des images « qu’elle a faites d’abord pour s’amuser dans son studio. Et puis finalement, elle les a encadrées pour une autre expo. Et on remontre ces images ici. » Le geste initial — presque anecdotique — est repris, déplacé, recontextualisé.
Même logique du côté de Alain Guiraudie : « Il s’amusait avec leur atelier de développement de photos là-bas », lors de son passage au Fresnoy. Là encore, une pratique périphérique, non centrale dans son travail, devient matière à exposition. Ce qui intéresse les commissaires n’est pas la légitimité du médium, mais les correspondances inattendues qu’il permet de révéler.
Elles le formulent clairement : « nous, en fait, on trouvait qu’il y avait beaucoup de points communs entre ces différentes pratiques. Notamment… une certaine attention aux marges et au banal. » À quoi s’ajoute un terme qu’elles revendiquent : « l’antispectaculaire ». Non pas une esthétique pauvre ou minimaliste, mais une attention volontaire à ce qui échappe, à ce qui ne cherche pas à faire image immédiatement.

Les cloisons colorées, conçues spécialement pour l’exposition, rompent avec la neutralité du white cube.
Ce positionnement est cependant mis en tension par la scénographie. Les cloisons colorées, conçues spécialement pour l’exposition, viennent rompre avec la neutralité attendue du white cube. Elles fonctionnent comme une installation à part entière, introduisant une friction visuelle qui redouble la question posée par les œuvres : comment montrer l’antispectaculaire sans le neutraliser ? Comment donner de la visibilité au banal sans le transformer en effet ?
Ce jeu de tensions — entre retrait et affirmation — semble structurer l’ensemble de leur projet. « Notre fil rouge, c’est justement peut-être de ne pas forcément avoir de fil rouge », avancent-elles, préférant aux logiques de médium des « concepts, des théories, des idées ». À venir : des expositions collectives, mais aussi des solos, où certaines pratiques pourront se déployer plus largement.
Cette attention aux écarts se retrouve aussi dans leur manière de penser les publics. Plutôt que d’annoncer une ouverture générale, elles procèdent par gestes situés. L’un des plus significatifs : des visites destinées aux enfants jusqu’à 10 ans, menées avec Vista Escandari. Le constat est simple : « l’idée du white cube, ça fait peur… on ne peut pas toucher. » Dès lors, l’enjeu n’est pas seulement pédagogique, mais presque spatial : familiariser avec un lieu qui, pour beaucoup, reste intimidant.
Ces initiatives s’inscrivent dans un cadre contraint — « on ne travaille qu’à 40% chacune… on n’est pas un musée » — mais elles dessinent une ligne claire. Il ne s’agit pas d’élargir le public par injonction, mais par infiltration progressive : concerts, performances, cinéma, ateliers, autant de situations où l’exposition devient une possibilité parmi d’autres.
Au final, le projet de Clara Chavan et Camille Zaerpour ne cherche pas à imposer une identité forte et immédiatement lisible. Il avance plutôt par connexions, par essais, par rapprochements parfois inattendus. Un programme où l’antispectaculaire n’est pas seulement une qualité des œuvres, mais une manière de faire : déplacer les attentes, travailler les marges, et laisser apparaître, dans ces zones moins visibles, de nouvelles formes d’attention.
Signalons enfin le texte de salle signé Ceidra Moon Murphy, qui accompagne l’exposition sans en verrouiller la lecture. Prenant appui sur un souvenir relaté par Annette Kuhn — celui d’une photographie familiale dont la légende hésite, corrigée puis aussitôt mise en doute — le texte s’installe dans cet écart : entre ce que l’on croit voir et ce qui échappe.
À partir de là, les images exposées apparaissent comme autant de surfaces instables : « des personnes que je crois connaître mais dont je ne sais rien », « des formes que je distingue mais ne peux nommer ». Rien ne se fixe. Rien ne se clôt. Les œuvres, « sans intrigue, sans conclusion », produisent moins des récits qu’un manque de récit — ou plutôt une prolifération fragile d’hypothèses.
Mobilisant les travaux de Jerome Bruner sur la construction narrative de la réalité, Murphy rappelle combien notre regard est conditionné par un besoin de cohérence. Nous cherchons à faire histoire, presque malgré nous. Mais ici, cette impulsion se heurte à une résistance.
Et c’est peut-être là que le texte rejoint le plus directement l’exposition : dans cette invitation à suspendre le réflexe narratif. À rester devant des images qui ne livrent pas leurs clés, qui maintiennent le regard « dans un état de commencement interprétatif ». Non pas comprendre, mais revenir. Non pas conclure, mais tenir dans l’incertitude.
Une position qui prolonge, autrement, ce que les commissaires nomment l’« antispectaculaire » : non pas une absence, mais une ouverture — insistante, et sans résolution.
Jacques Magnol
Forde
Du 3 mai au 5 juillet 2026 : Illicit Bookshop, Alain Guiraudie, Ceidra Moon Murphy, Anastasia Pavlou, Wade Guyton.
Rue de la Coulouvrenière 11, 2e étage,
1204 Genève.
Ouvert le mercredi 17h30-19h30, samedi 15-18h, dimanche 14-16h, et sur rendez-vous.

