Une histoire de lumière et de temps : les néons de Genève à l’épreuve de leur disparition

Sislej Xhafa, Axis of Silence, 2009. Photo : FMAC.

Les néons de Plainpalais brillent depuis 20 ans. Maintenant, ils risquent d’être démontés pour faire place à de nouvelles œuvres. Les habitants s’insurgent : ces lumières sont mémoire, repères et identité de la ville. La ville va-t-elle laisser disparaître cette part de son âme ?

Pinta Cura a été conçue et réalisée par Frédéric Post en 2016 dans le cadre du festival Geneva Lux. Photo: J. Magnol.

Début des années 2000, Simon Lamunière et Philippe Cuenat, alors membres de la commission du Fmac, discutent en aparté sur l’avenir de l’art public, lorsque une idée s’impose à eux : Le lac scintille sous les enseignes lumineuses accrochées aux toits, tandis qu’à Plainpalais, pourtant bordée d’immeubles similaires, la nuit semble tout engloutir. La plaine n’est alors qu’un vaste terrain vague, aimé des chiens, moqué par d’autres, un espace suspendu dans l’ombre. De ce contraste naît une idée simple : offrir à Plainpalais une présence lumineuse comparable à celle de la rade, mais affranchie de toute visée commerciale, inscrite dans une démarche artistique

Le projet mettra du temps à prendre forme. Fragile, presque incertain, il circule parmi les membres des commissions du Fmac et du Fcac qui s’enthousiasment. Chacun y ajoute une nuance, une conviction, une énergie. Peu à peu, l’intuition devient projet qui s’inscrit dans le temps long et adopte un nom : Néon Parallax pour signifier le décalage visuel et l’idée de « losange » commun aux deux endroits pour créer ce lien artistique

En 2007, un premier néon s’allume sur un toit : YES TO ALL de Sylvie Fleury. Un signal discret, mais déterminant. La même année, Breath de Jérôme Leuba lui répond, avant d’être démonté dix ans plus tard. Puis d’autres œuvres suivent, une à une, jusqu’à composer une constellation urbaine au-dessus de la plaine de Plainpalais : une galerie à ciel ouvert, sans murs ni horaires, offerte à tous. Le 15 janvier 2026, deux nouvelles pièces — Il y a un trou dans le réel de Dora García et LIGNE-DE-LINGE de RM — viennent s’ajouter à ce ciel réinventé. Vingt-cinq après la première intuition, Plainpalais raconte désormais une histoire faite de patience, d’écoute et de lumière.

Mais cette histoire a aussi révélé sa vulnérabilité. Dès 2017, l’état de Breath, de Jérôme Leuba, dont le tube en plexiglas se fissure montre les limites matérielles de certaines installations et la difficulté des Fonds à gérer ce patrimoine. Et d’autres œuvres lumineuses installées sur des toitures ou des façades genevoises nécessitent d’importantes réfections : Pour des questions de coûts, Coming Soon et Expodrome seraient démontées dans un avenir proche. Quant à Pinta Cura, immense composition lumineuse inspirée du chamanisme, installée à l’entrée du quartier des Grottes, elle sera retirée lors de la rénovation de l’immeuble qui la supporte, vraisemblablement en 2026, sans perspective de restauration ou de réinstallation.
Le cas de cette dernière est plus tranché encore. Selon le FMAC, son état exclut toute restauration viable, et toute réplique à l’identique serait assimilée à un pastiche. Un nouveau concours artistique est envisagé pour la façade qui sera rénovée. Des frais de restauration sont évoqués, très différents selon les sources, aucun n’étant précis, mieux vaut donc ne pas les mentionner.

Les Fonds d’art municipal et cantonal (FMAC et FCAC), responsables de ces projets, invoquent des raisons techniques et financières : délabrement avancé, normes électriques obsolètes. Derrière le débat technique sur l’obsolescence se dessine une question plus large : que fait-on, aujourd’hui, de l’art public lumineux lorsqu’il vieillit ?

Ann Veronica Janssens, L’ODRRE N’A PAS D’IPMROTNCAE, 2012. Photo : FMAC.

Sauvons les œuvres lumineuses de Genève

Depuis l’automne 2025, cette interrogation s’est transformée en controverse. L’annonce par courriers aux artistes du démontage prochain de plusieurs œuvres emblématiques a suscité une vive réaction citoyenne, artistique et politique. En jeu : le devenir d’installations devenues familières du paysage urbain, notamment certaines enseignes du projet Neon Parallax à Plainpalais, ainsi que Pinta Cura de Frédéric Post, fresque lumineuse monumentale visible depuis la gare de Cornavin.

Très vite pourtant, ces annonces ont provoqué une levée de boucliers. La presse relaie largement les interrogations, tandis que le débat gagne l’arène politique avec le dépôt, sous l’impulsion de Simon Lamunière, d’une pétition auprès du Conseil municipal et du Grand Conseil. Les 2173 signataires y font fait part de leur inquiétude de voir disparaître des œuvres devenues emblématiques de quartiers qui se les sont appropriées. Sans remettre en cause le fait que de nouvelles œuvres puissent être produites, ils appellent à prendre en compte cette dimension identitaire nouvelle et donc « Pérenniser les enseignes Neon Parallax et Pinta Cura – Ne pas démanteler, ni détruire ces œuvres, ainsi que de prendre en charge leur entretien régulier et leur restauration comme c’est le cas pour les autres œuvres dans l’espace public. »

L’Exécutif, parallèlement, par la voix de la conseillère administrative chargée de la Culture, Joëlle Bertossa, défend pour sa part une politique de rotation assumée : « On s’attache aux œuvres dans l’espace public, mais on doit aussi défendre, avec le Fonds municipal d’art contemporain, un certain renouvellement et donner la chance à d’autres artistes et à la relève de pouvoir mettre leurs œuvres dans l’espace public. »
Réaction similaire du côté de l’État avec Thierry Apotheloz, à la tête du Département de la cohésion sociale: « Si l’ensemble s’inscrit dans le temps long, ses composants ont été conçus dès le départ – c’est là l’intérêt et la caractéristique du projet – pour une durée intermédiaire (ni éphémère, ni pérenne). Dans cette optique évolutive, une œuvre peut laisser place à une autre quand son degré d’usure ne permet plus rationnellement sa remise en état – un peu comme un organisme renouvelle ses cellules. » Les pétitionnaires s’offusquent de destructions d’œuvres d’art uniques et soulignent que plusieurs autres emplacements existent pour mettre de nouvelles œuvres.

Pour beaucoup de Genevois, ces néons ne sont plus de simples installations artistiques. Ils font partie du quotidien, accompagnent les trajets, structurent les souvenirs. Leur disparition est vécue comme un effacement de repères familiers, une perte qui touche à l’identité même de la ville.

Face à cette mobilisation, les directions du FMAC et du Fonds cantonal d’art contemporain (FCAC) temporisent. Elles rappellent que ces œuvres ont été pensées dès l’origine comme temporaires — pour cinq à dix ans — et qu’elles ont déjà bénéficié de prolongations importantes. La logique défendue est celle d’une temporalité intermédiaire : ni strictement éphémère, ni patrimoniale. Accepter leur disparition ferait partie intégrante du projet. Deux nouvelles installations sont d’ailleurs annoncées afin de prolonger l’esprit du dispositif tout en donnant leur chance à d’autres artistes.

C’est précisément cette logique de renouvellement qui cristallise les oppositions. Pour de nombreux citoyens, artistes et critiques, détruire une œuvre sous prétexte qu’elle n’est pas éternelle revient à nier la valeur qu’elle a acquise avec le temps. L’argument patrimonial s’impose : Neon Parallax, lauréat du Prix Visarte Suisse en 2017, est désormais perçu comme un ensemble emblématique de la création contemporaine genevoise.

Au-delà de la question de la conservation, c’est la relation entre art public et public qui est interrogée. Plusieurs voix dénoncent un décalage entre les décisions institutionnelles et l’attachement réel de la population, fait exceptionnel et rare dans ce domaine. Pinta Cura, visible sans médiation, gratuite et spectaculaire, aurait réussi ce que peu d’œuvres contemporaines parviennent à faire : susciter une émotion partagée, presque quotidienne. Sa disparition est vécue par certains comme un mépris du goût populaire, au profit d’une politique culturelle jugée trop autoréférentielle.
Lors d’une audition devant la commission des arts et de la culture, le 31 mars 2025, M. Sami Kanaan, conseiller administratif en charge du département de la culture et de la transition numérique, avait évoqué cet attachement des habitants soulignant que « même lorsque des œuvres sont installées de manière temporaire, elles ont parfois tant de succès qu’elles restent par la suite. Le plus bel exemple est Neon Parallax, qui devait ne durer que dix ans. Cependant, le projet fait parler dans l’Europe entière, notamment car il se prête parfaitement au losange de la plaine de Plainpalais, qui est lui-même particulier. Il explique qu’ils ont même des propriétaires ou régisseurs privés qui demandent à la Ville de Genève qu’on leur installe une œuvre sur leur immeuble. (…) Il s’agit donc d’un projet temporaire mais sur un temps très long.»

Dans le quotidien Le Courrier, Sarah Zürcher insiste autant : « Si Genève veut rester à la hauteur de sa réputation culturelle, elle ne peut pas seulement se reposer sur ses dotations financières ou ses grandes institutions. Elle doit aussi savoir préserver ce qui fait vibrer la ville au quotidien : les signes fragiles mais persistants d’une création contemporaine vivante. »

Effacer les néons, c’est plus qu’un choix administratif ou patrimonial : c’est envoyer le message que les arts visuels sont interchangeables, remplaçables, accessoires. Or, au contraire, leur persistance dans l’espace public rappelle que l’art ne se réduit pas à l’événement, mais qu’il s’inscrit dans une durée, dans une mémoire ­partagée.

D’autres installations lumineuses sont installées à Genève sans limite de temps :
– François Morellet,  Le Valais et ses hasards, 1998. Tunnel de la rue du Valais.
– Sylvie Fleury, Miracle, 2016.  à la Nouvelle Comédie.
– Emilie Ding, How High Can You Count 2017.
– John Armleder, Sans Titre, 2018. Projet art & tram.

Art éphémère ou art jetable ?

Ce que révèlent ces réactions, ce n’est pas un rejet de l’éphémère en tant que tel, mais une inquiétude face à une possible déresponsabilisation symbolique. L’art temporaire suppose une attention portée à la trace qu’il laisse : mémoire, récit, archives, reconnaissance de l’impact produit. L’art jetable, à l’inverse, se définit par l’effacement pur et simple.
En ce sens, qualifier ces œuvres d’ « art jetable » reviendrait à accuser les institutions de rompre un contrat tacite : celui qui lie l’art public à celles et ceux qui le vivent au quotidien. Une œuvre peut être temporaire sans être jetable ; elle devient jetable lorsqu’on nie ce qu’elle a apporté, lorsqu’on la remplace sans débat, comme si elle n’avait jamais compté.

Les néons de Neo Parallax ne sont pas encore voués à s’éteindre. Ainsi, le 10 juillet 2025, après délibération du conseil municipal un crédit a été accordé pour une suite du projet : « Cette collection étant destinée à être vivante dans un quartier éminemment vivant du point de vue de l’offre culturelle, et à évoluer selon les opportunités, une phase VII est prévue dans les prochaines années, pensée en accord avec le Plan lumière de la Ville». Une déclaration qui peut signaler un enterrement programmé, une absence de réflexion,  ou un changement dans la nature du projet.
En octobre 2025, nous avions contacté le FMAC pour recueillir des précisions, celui n’avait pas souhaité communiquer, nous priant de prendre connaissance d’un article dans un quotidien dans lequel l’avenir des néons n’était pas mentionné..

Reste une tension non résolue entre l’art comme processus vivant et l’art comme mémoire partagée. Les défenseurs des œuvres lumineuses ne réclament pas l’immobilisme, mais la reconnaissance de ce que ces installations ont produit dans le temps long : un imaginaire commun, une familiarité, parfois une joie banale mais profondément ancrée. Les institutions, elles, redoutent de transformer l’espace public en musée figé.

À Genève, la lumière des néons n’éclaire donc pas seulement les façades. Elle révèle un choix de société. Préserver, restaurer, déplacer, documenter ? Ou accepter l’effacement au nom du renouvellement ? Entre patrimoine et mouvement, attachement populaire et politique culturelle, la ville se trouve face à une question simple en apparence, mais lourde de conséquences : que sommes-nous prêts à laisser s’éteindre — et à quel prix symbolique ? Les arguments administratifs ou juridiques peuvent encadrer, contraindre, questionner, mais le choix final — conserver ou laisser disparaître — ne relève-t-il pas d’un acte politique, au sens noble du terme ? Ce n’est en somme qu’une question de volonté.

Jacques Magnol

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