Ligne de linge ou l’intime mis sous tension lumineuse

Et si l’espace public devenait le lieu du linge qui sèche, des gestes ordinaires et des identités invisibilisées ? Avec Ligne de linge –dernier néon (avec celui de Dora Garcia) fixé sur un toit de la plaine de Plainpalais fin janvier le duo RM installe l’intime au cœur de la ville et transforme un geste domestique en affirmation inclusive et lumineuse.

Formé à Genève en 2015 par Bianca Benenti Oriol et Marco Pezzotta, le duo RM (anciennement Real Madrid) développe une pratique attentive aux communautés marginalisées, queer et LGBTQIA+, dont les identités se construisent sous la pression constante de la norme. Présentée dans l’espace public, Ligne de linge s’inscrit pleinement dans cette démarche. En suspendant du linge coloré, fraîchement lavé, au sommet d’un bâtiment, RM détourne les codes habituels de la place publique — lieu du spectacle, de l’événement et de la visibilité normative — pour y célébrer au contraire la vie ordinaire, l’intime et l’agentivité personnelle.

Pensée en dialogue avec la plaine de Plainpalais, considérée comme le « salon » de la ville, l’œuvre opère un retournement subtil : ce qui est habituellement relégué à l’espace privé devient visible, assumé, exposé. Le linge n’est plus un simple signe domestique, mais un marqueur social et politique. Par son apparition lumineuse, Ligne de linge revendique la légitimité des gestes répétitifs, invisibles mais indispensables, et affirme que l’espace public peut aussi être le lieu des identités plurielles, fragiles, non normatives.

Loin de toute monumentalité autoritaire, RM choisit une présence légère, presque familière, qui instaure une interaction à la fois douce et ironique avec son environnement — notamment avec l’enseigne DIMANCHE, autre œuvre du programme Neon Parallax. Cette cohabitation produit un dialogue discret mais chargé de sens, où le quotidien se glisse dans la représentation urbaine pour mieux en questionner les hiérarchies.

Œuvre inclusive par essence, Ligne de linge ne cherche ni la provocation ni le manifeste frontal. Elle agit par déplacement : en rendant visible l’ordinaire, elle élargit la définition de ce qui mérite d’être montré, partagé et reconnu. Une lumière simple, mais profondément politique, qui invite à imaginer un espace public plus hospitalier, plus sensible, et résolument plus inclusif.

Jacques Magnol

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