Dora García et l’art de fissurer le quotidien

Dora García, Il y a un trou dans le réel. 2025. © photo: Serge Fruehauf. FMAC.

Perchée au-dessus de la plaine de Plainpalais, la phrase en néon Il y a un trou dans le réel de Dora García a immédiatement éveillé une foule de lectures, parfois éloignées de son origine lacanienne. Chacun y a vu le reflet d’un trouble contemporain, d’une époque vacillante ou d’un fil d’actualité saturé d’incertitudes.

Une œuvre silencieuse, lumineuse, presque discrète

Il y a des œuvres qui s’imposent par leur taille, d’autres par leur bruit, et puis il y a celles qui, sans hausser la voix, parviennent à dérégler notre manière de regarder le monde appartient à cette dernière catégorie : une œuvre silencieuse, lumineuse, presque discrète — mais qui laisse dans l’esprit une vibration persistante.

La phrase, en lettres de néon blanc, s’inscrit dans le ciel genevois comme un avertissement ou un clin d’œil métaphysique. Elle emprunte les codes des enseignes publicitaires : typographie neutre, visibilité maximale, lumière qui accroche l’œil. Sauf qu’ici, rien à vendre. Pas de produit miracle, pas de promesse de bonheur instantané. Juste une déclaration déroutante : « il y a un trou dans le réel ». Une phrase qui semble surgir d’un rêve, d’un séminaire de psychanalyse.

Dora García n’est pas du genre à expliquer ses œuvres. Elle préfère laisser les phrases flotter, littéralement, dans l’espace public. Mais on reconnaît ici une référence à Lacan, pour qui le “trou dans le réel” désigne ce point d’impossible, ce manque fondamental autour duquel se construit notre expérience du monde. En transposant ce concept dans le paysage urbain, l’artiste crée une collision entre la pensée psychanalytique et la vie quotidienne. Une collision douce, presque polie, mais qui laisse une trace.

L’œuvre fonctionne comme un sabotage minimaliste : elle détourne le langage de la ville pour y injecter une dose de trouble. Elle interrompt le flux visuel, déplace le regard, installe une petite secousse mentale. On pourrait croire qu’elle ouvre une brèche dans le réel — mais soyons honnêtes : ce qu’elle fissure, ce n’est pas le réel lui-même, mais notre perception du réel. Et c’est déjà beaucoup.
Car si l’œuvre trouble, elle ne dérange rien de structurel. Elle ne perturbe ni l’ordre urbain, ni les usages sociaux, ni les logiques institutionnelles qui l’ont accueillie. Elle s’inscrit parfaitement dans le dispositif NEON PARALLAX, qui transforme les toits de Plainpalais en galerie à ciel ouvert. Une critique intégrée, presque domestiquée. Une subversion élégante, mais sage.

C’est là que réside le paradoxe délicieux de cette installation : en voulant détourner les codes publicitaires, elle finit par s’y fondre. Elle devient un repère nocturne, un slogan conceptuel parmi d’autres signaux lumineux. Une phrase mystérieuse qui accompagne les passants comme un mantra urbain. Est-ce un problème ? Pas forcément. Mais cela dit quelque chose de notre époque : même la critique la plus subtile peut être absorbée par le décor, digérée par la ville comme un supplément d’ambiance.
Pourtant, malgré cette absorption, l’œuvre garde sa force. Elle ne donne pas de réponse, elle ne dicte pas d’interprétation, elle ne cherche pas à convaincre. Elle murmure. Elle insinue. Elle installe un doute, un léger vertige, une sensation que quelque chose cloche — dans le monde ou en nous. Et ce doute, cette petite faille dans la continuité du quotidien, c’est peut-être là que se loge la véritable puissance de l’œuvre.

Il y a un trou dans le réel ne transforme pas la ville, mais elle transforme notre manière de la traverser. Elle ne déchire pas le réel, mais elle en révèle la fragilité. Elle ne hurle pas, mais elle persiste. Et parfois, c’est dans ces œuvres silencieuses, suspendues entre le visible et le concept, que se glisse la pensée la plus vive.

« L’art est pour tout le monde, mais seule une élite le sait. »

Dora García est une artiste contemporaine dont Il y a un trou dans le réel s’inscrit dans la série des Phrases d’Or, initiée en 2001. Elle y utilise des énoncés — souvent trouvés ou empruntés à des figures marquantes, comme, ici, Lacan — pour créer des œuvres en néon ou en feuilles d’or qui suspendent l’interprétation et ouvrent un espace de pensée.

Parmi ses premières formules figure cette déclaration à forte charge critique : « L’art est pour tout le monde, mais seule une élite le sait. » Elle pointe le paradoxe des musées, conçus comme des lieux ouverts à tous mais fréquentés par une minorité. Malgré leur mission de démocratisation culturelle, ils touchent principalement un public déjà initié, tandis que beaucoup ignorent encore que ces institutions leur sont également destinées.

Dans ce contexte, l’œuvre en néon Il y a un trou dans le réel, installée sur un toit et donc visible depuis l’espace public, apparaît comme une forme de réponse — ou plutôt comme un prolongement — de cette réflexion. À l’inverse des œuvres confinées dans les musées, elle s’adresse à quiconque l’aperçoit, sans filtre ni seuil symbolique à franchir. Offerte au regard de tous, elle permet à chacun de la recevoir, de l’interpréter ou de la questionner librement, renouant ainsi avec l’idée d’un art véritablement accessible.

Jacques Magnol

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