Quand le choix des mots éclaire — ou assombrit — l’espace public

Ann Veronica Janssens, L’ODRRE N’A PAS D’IPMROTNCAE, 2022. – © photo : Serge Fruehauf, 2012. FMAC.

Le 15 janvier, à l’occasion du vernissage de deux nouveaux néons dans le cadre du projet Neon Parallax – Il y a un trou dans le réel, de Dona Garcia, et Linge de linge, du collectif RM – le questionnement d’une grande partie du milieu culturel à propos du démontage des oeuvres défectueuses a été qualifié de « polémique ».

Le terme revient dans les prises de parole officielles comme dans certaines communications institutionnelles. Pourtant, ce qui se déploie sous nos yeux ressemble moins à une agitation stérile qu’à une interpellation citoyenne structurée. La différence n’est pas anodine : elle engage notre conception même du débat démocratique.

Parler de polémique revient à suggérer un emballement émotionnel, une opposition excessive, voire irrationnelle. La polémique, par définition, fait du bruit mais produit peu de pensée ; elle s’épuise dans l’affrontement et dispense d’entrer dans le fond des arguments. À l’inverse, le débat démocratique suppose la reconnaissance de désaccords légitimes, l’échange de points de vue et l’acceptation que certaines décisions publiques — notamment culturelles — ne relèvent pas uniquement de critères techniques.

Or, dans le cas des néons de Plainpalais, la mobilisation citoyenne ne conteste pas seulement un problème de maintenance ou de normes électriques. Elle interroge le sens de la décision elle-même. Les signataires de la pétition et les voix qui se sont exprimées publiquement ne réclament pas l’immobilisme, ni le refus systématique du renouvellement artistique. Ils demandent que soit reconnue la valeur acquise par ces œuvres au fil du temps : leur inscription dans la mémoire collective, leur rôle de repères urbains, leur contribution à l’identité du lieu.

Qualifier ce mouvement de polémique permet ainsi d’en minimiser la portée politique. Le désaccord devient bruit, l’attachement devient affect, et la demande de discussion est reléguée au rang de réaction émotionnelle. C’est une stratégie discursive classique : transformer une interpellation civique en agitation passagère, afin d’éviter d’ouvrir un véritable espace de délibération.

Pourtant, ce qui est en jeu dépasse largement le cas des néons défectueux. La question posée est celle du statut de l’art public. Que se passe-t-il lorsqu’une œuvre pensée comme temporaire devient, avec le temps, un élément constitutif du paysage et de l’expérience quotidienne des habitants ? À quel moment l’argument technique suffit-il à justifier sa disparition ? Et qui décide de ce qui mérite — ou non — d’être transmis ?

Le débat démocratique commence précisément là où les réponses ne sont pas évidentes. Il implique d’admettre que l’expertise institutionnelle, aussi nécessaire soit-elle, ne peut à elle seule trancher des questions de mémoire, d’attachement et de valeur symbolique. Refuser cette discussion en la disqualifiant par le mot « polémique », c’est réduire l’espace public à un lieu de gestion, plutôt qu’à un espace de sens partagé.

Ce billet ne plaide pas pour la sanctuarisation systématique des œuvres, ni pour un refus du changement. Il plaide pour une reconnaissance : celle du droit des citoyens à interroger les choix culturels qui façonnent leur environnement quotidien. À Plainpalais, la lumière des néons ne révèle pas seulement un conflit autour d’installations défectueuses. Elle éclaire une question plus fondamentale : voulons-nous d’une ville où l’art public se remplace sans discussion, ou d’une ville capable de débattre de ce qu’elle choisit de laisser s’éteindre ?

Jacques Magnol

Lire également : Une histoire de lumière et de temps : les néons de Genève à l’épreuve de leur disparition.

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