
Gerard Garouste, Jim Dine. artgenève 2025. À la question « Où avez-vous eu votre dernier coup de cœur artistique ? », 42 % des personnes interrogées citent un musée. Les foires arrivent en deuxième position. Photo Jacques Magnol.
L’enquête commandée par le magazine Beaux Arts Magazine à l’IPSOS à propos de l’intérêt des français pour l’art, publiée fin janvier dernier, résonne avec une familiarité troublante pour un public suisse romand. À lire ces résultats, difficile de ne pas y reconnaître des pratiques, des désirs et des contradictions qui traversent également notre rapport à l’art : un attachement profond, une curiosité vive pour la création contemporaine, et une attente croissante d’un art plus proche, plus quotidien, plus humain.
À rebours des discours alarmistes sur le désamour du public pour la culture, l’enquête dessine le portrait d’une société profondément traversée par l’art. Non pas une société d’experts ou de collectionneurs, mais un ensemble de pratiques où l’art circule, s’expérimente, se pratique et se discute, souvent sans se dire légitime, parfois sans se comprendre entièrement — mais avec constance.
Premier renversement de perspective : l’art contemporain n’est plus l’ennemi commode. Mieux, il devance désormais l’art ancien dans les préférences déclarées. Ce basculement, impensable il y a vingt-cinq ans, ne traduit pas tant une conversion esthétique qu’un changement de rapport au temps : l’art d’aujourd’hui est perçu comme un langage du présent, accessible même lorsqu’il demeure opaque. Le fait que 62 % des Français disent ne pas « comprendre » l’art contemporain tout en étant 64 % à l’aimer dit beaucoup de cette nouvelle posture : l’adhésion précède désormais l’explication. L’émotion prime sur le savoir, l’expérience sur la maîtrise des codes.

Gaza, l’art comme poumon. Mars 2025. Ancien espace du Cabinet des estampes, Genève. Photo Jacques Magnol.
Cette relation sensible s’ancre d’abord dans la matérialité. Les musées demeurent des lieux de révélation, loin devant les écrans et les dispositifs immersifs. À la question « Où avez-vous eu votre dernier coup de cœur artistique ? », 42 % des personnes interrogées répondent : dans un musée. Les galeries et foires arrivent en deuxième position avec 19 %, loin devant les expériences immersives, pourtant très présentes dans le salon, qui plafonnent à 4 %. Les expositions numériques séduisent peu ; les copies encore moins. L’œuvre originale, rencontrée physiquement, conserve une valeur irremplaçable. Le chiffre surprend : près d’un tiers des Français possèdent une œuvre originale chez eux. Non comme signe extérieur de distinction, mais comme prolongement d’un attachement intime. L’art n’est pas seulement regardé : il est habité.
Autre trait saillant : les Français ne se contentent pas de consommer l’art, ils le pratiquent massivement. Photographie, dessin, peinture, vidéo : la pratique amateur progresse fortement, notamment chez les plus jeunes. Cette démocratisation de la création transforme le rapport à l’œuvre : on ne regarde plus seulement depuis l’extérieur, on sait — même confusément — ce que créer veut dire. Elle nourrit une empathie accrue envers les artistes, dont la précarité est largement perçue et jugée préoccupante, d’autant plus dans un contexte de développement rapide de l’intelligence artificielle.
Mais l’art n’est plus attendu sur le seul terrain esthétique. L’enquête révèle une aspiration très forte à un art qui soigne, qui relie, qui accompagne. Ses vertus thérapeutiques sont désormais reconnues par une majorité de Français, et les lieux où l’on souhaite voir davantage d’œuvres parlent d’eux-mêmes : espaces publics, écoles, hôpitaux. L’art est perçu comme un outil de bien-être, de care, de réparation symbolique, dans une société fragmentée et inquiète. Il ne s’agit plus de monumentalité ou de prestige, mais de présence quotidienne.
Cette attente se heurte pourtant à un paradoxe territorial. Beaucoup de Français, notamment en milieu rural, ont le sentiment de manquer d’offre culturelle à proximité, alors même que le maillage institutionnel n’a jamais été aussi dense. Le problème n’est pas tant l’absence que la visibilité, la médiation, l’accompagnement. Lorsqu’on va vers les publics, l’adhésion est massive : l’art devient alors un prétexte à la rencontre, à la conversation, à la socialisation.
Enfin, l’enquête met au jour une inquiétude politique profonde. Les Français souhaitent majoritairement un soutien accru à la création et aux artistes, mais doutent de la capacité des pouvoirs publics à porter une ambition culturelle claire et durable. La défiance envers les partis est forte, et la tentation de sacrifier la culture sur l’autel des restrictions budgétaires progresse, malgré l’attachement déclaré à l’art. Cette contradiction — aimer l’art mais hésiter à le financer — traverse tout le paysage culturel contemporain.
Au fond, ce que révèle ce sondage, c’est moins une crise du rapport à l’art qu’un changement de statut. L’art n’est plus perçu comme un domaine à part, réservé ou sacralisé. Il est attendu comme une composante essentielle de la vie sociale, éducative et émotionnelle. Les Français ne demandent pas qu’on leur explique l’art ; ils demandent qu’on leur permette de vivre avec lui.
Jacques Magnol
– Voir la comparaison de ces résultats avec ceux de l’enquête sur le même sujet et publiée par le même magazine en 2000.
