Art Genève 2026 : la petite foire qui dit beaucoup de la scène culturelle locale

artgenève n’est plus seulement un salon professionnel : c’est un fait social. Les photos : artgenève 2025, J. Magnol.

À Genève, l’hiver a désormais trouvé son festival. Chaque année, artgenève transforme Palexpo en point de convergence : celui où l’art contemporain devient à la fois sujet de conversation, objet de désir et événement social.

L’enthousiasme pour les expositions d’art contemporain est le plus marqué auprès des jeunes.

Dans une ville qui consacre à la culture le budget le plus élevé du pays, la foire s’est imposée comme le principal rendez-vous culturel de l’année. Ce qui n’est pas sans ironie, tant l’événement est, assumons le mot, pleinement commercial.

Le paradoxe dure depuis la création du salon qui ouvrira sa 14e édition le 29 janvier. Genève aime ses institutions, ses musées, ses fondations, son maillage public exemplaire. Pourtant, c’est une foire — espace marchand par excellence — qui concentre l’attention, les flux et l’énergie collective. Pendant cinq jours, la ville regarde vers Palexpo. On va à artgenève  pour voir, pour être vu, pour acheter parfois, pour prendre la température du moment surtout. artgenève n’est plus seulement un salon professionnel : c’est un fait social.

Pour sa quatorzième édition, la foire réunit plus de 80 galeries internationales et 27 projets institutionnels. Un format désormais stabilisé, qui dit autant la solidité de l’événement que son inscription dans une certaine routine maîtrisée. Les grandes galeries internationales artgenève côtoient des structures plus jeunes, tandis que les poids lourds du marché partagent l’espace avec des propositions plus expérimentales. Rien de révolutionnaire, mais une mécanique bien huilée, où chacun connaît sa place — et son public.

Chaque année, les deux fonds d’art contemporain genevois présentent leurs acquisitions durant l’année précédente.

Car le public est bien là. Nombreux, mêlé, intergénérationnel. Collectionneurs avertis, amateurs éclairés, étudiants, curieux de passage, habitués du vernissage comme simples flâneurs : artgenève joue à plein la carte de l’accessibilité sans renoncer à une certaine exigence. L’esprit est festif, presque joyeux, loin de l’austérité parfois associée à l’art contemporain. On circule, on discute, on s’attarde. La foire est devenue un rituel hivernal, un moment où Genève se donne rendez-vous avec elle-même.

Ce succès de fréquentation n’est pas qu’une affaire d’ambiance. Sur le plan économique, artgenève reste un temps fort décisif pour les marchands. Un galeriste local me confiait récemment réaliser jusqu’à 30 % de son chiffre d’affaires annuel sur les cinq jours de l’événement. Un chiffre qui remet les pendules à l’heure : ici, l’art se contemple, mais il se vend aussi. Et parfois très bien.

Les chiffres du dernier sondage Beaux-Arts Magazine / Ipsos BVA, publié fin janvier, éclairent utilement cette dynamique. À la question « Où avez-vous eu votre dernier coup de cœur artistique ? », 42 % des personnes interrogées répondent : dans un musée. Les galeries et foires arrivent en deuxième position avec 19 %, loin devant les expériences immersives, pourtant très présentes dans le salon, qui plafonnent à 4 %. La vidéo, elle, disparaît des radars. En matière d’achats, les galeries restent le premier lieu de transaction (32 %), devant les foires (19 %). Autrement dit, la foire ne supplante ni le musée ni la galerie, mais elle joue un rôle clé dans la chaîne du désir et de la décision.

Une foire d’art est un événement propice aux coups de coeur pour des oeuvres d’art.

Le même sondage indique par ailleurs que 64 % des personnes interrogées — et plus encore les jeunes — déclarent apprécier l’art contemporain. Un rappel salutaire à l’heure où l’on aime diagnostiquer une prétendue fracture entre création contemporaine et public. L’enjeu n’est sans doute pas l’adhésion, mais la manière de raconter, de montrer et de mettre en situation les œuvres.

C’est précisément sur ce terrain qu’artgenève investit. Installations immersives, performances, conférences, visites guidées, projets transversaux : la foire ne se contente plus d’aligner des stands. Les institutions, fondations et partenaires culturels assurent désormais une large part du « spectacle ». Cinéma immersif nourri par l’intelligence artificielle, dialogues entre art contemporain et archéologie, croisements avec la bande dessinée ou les arts décoratifs : la programmation déborde largement le cadre strict du marché.

Invité d’honneur, le Swiss Institute de New York présentera ESPRESSOBAR, un projet mêlant jeu et performance dans un espace hybride imaginé par Egill Seebjörnsson, Theo Triantafyllidis et Potina Miliou. L’École des Arts Décoratifs – PSL, Paris, proposera AFTER Project Room, réunissant vingt œuvres de jeunes artistes et designers. Une dizaine d’« Art Talks » rythmeront la semaine.

La section Solo, pleinement intégrée à la dynamique du salon, participe de cette logique et distinguera l’une de ces présentations, dont une ou plusieurs œuvres rejoindront ensuite les collections du MAMCO. En mettant en avant des expositions personnelles, souvent portées par de jeunes galeries, elle offre des respirations bienvenues dans le parcours. Les prix, adossés à des acquisitions institutionnelles, renforcent quant à eux l’articulation entre reconnaissance symbolique et valeur marchande — un équilibre délicat, mais central dans l’économie de l’art contemporain. Dans cette catégorie,

Le Prix Mobilière, très suivi car il reflète les préoccupations des jeunes artistes travaillant en Suisse, mettra en lumière les talents nominés pour 2026.

e Prix Mobilière, dédié aux jeunes artistes suisses et particulièrement suivi dans le milieu de l’art contemporain.

Certaines propositions se distinguent par leur capacité à déplacer le regard hors de Palexpo. Le programme artgenève/Musique, par exemple, investit cette année le Temple de la Servette, bâtiment brutaliste promis à la démolition. Performances, voix et sons artgenève explorent l’idée d’un espace en sursis, offrant un contrepoint sensible à l’agitation commerciale de la foire. Une respiration poétique, presque politique, qui rappelle que l’art sait aussi se glisser dans les interstices.

Reste une question, rarement formulée frontalement mais souvent évoquée à voix basse : celle du renouvellement. artgenève fonctionne, indéniablement. Mais son organisation, concentrée entre les mains d’un cercle très restreint d’acteurs locaux, donne parfois le sentiment de tourner en rond. Jurys, comités, choix curatoriaux au risque d’installer une forme de confort, là où l’art contemporain se nourrit précisément de friction et de déplacement.

Pour l’heure, la machine tient. Et elle tient bien. artgenève continue d’attirer, de fédérer, de vendre, de montrer. Dans une ville où la culture est à la fois une fierté, un enjeu politique et un secteur économique majeur, la foire agit comme un révélateur. Celui d’un rapport assumé — parfois contradictoire — entre art et marché, institution et événement, exigence et convivialité. Une alchimie imparfaite, sans doute, mais suffisamment efficace pour faire de Genève, le temps de quelques jours, l’un des centres de gravité de l’art contemporain.

Jacques Magnol

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