La galerie Skopia rend hommage à Erik Bulatov (1933-2025), le peintre russe décédé en novembre dernier. Entretien avec son directeur Pierre-Henri Jaccaud.
Comment avez-vous découvert le travail d’Erik Bulatov ?
C’était en 1988, lors de l’exposition Ich lebe, ich sehe, au Kunstmuseum à Berne. Une exposition collective qui suivait sa présentation personnelle à la Kunsthalle de Zurich quelques mois auparavant. L’événement avait été rendu possible grâce à Paul Jolles, alors secrétaire d’État à l’économie — un homme d’un rang diplomatique très élevé, l’un des plus importants fonctionnaires de la Confédération. Grand voyageur entre Berne et Moscou, collectionneur passionné, il s’était intéressé à l’art soviétique. Mais ce n’est pas l’art officiel qui l’avait retenu : il cherchait ailleurs, du côté des artistes dits « non-conformistes ».
Était-ce la première fois que Bulatov était exposé en Occident ?
Très probablement, du moins de manière structurée et visible. Certaines œuvres avaient pu circuler isolément, mais jamais dans un cadre institutionnel affirmé. Il faut imaginer : il a alors cinquante-cinq ans, et c’est la première fois que son travail sort véritablement de l’atelier pour être montré hors de Russie.
Comment son travail a-t-il évolué après son départ d’Union soviétique ?
Au fond, le propos n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est le contexte. Bulatov a toujours été habité par une obsession plastique : traiter sur la toile la lumière et l’espace. C’est ce que l’on voit ici, à travers des œuvres allant de 1975 jusqu’aux toutes dernières années — il est décédé il y a quelques mois, et ses dernières peintures remontent à 2022.
Durant près d’un demi-siècle, le fil conducteur reste le même : lumière et espace. Mais en Union soviétique, il disait devoir « témoigner de son temps ». En Occident, on l’a parfois réduit à l’étiquette d’artiste non-conformiste, voire d’opposant politique. Or il n’était pas un activiste. Sa résistance était d’une autre nature.
Prenons la toile « Idu » (1975). Un ciel immense, d’une lumière presque irréelle, plus sombre sur les bords. Et ce mot, « Idu » — « je vais » — dont les lettres semblent pénétrer dans le ciel. En 1975, une telle œuvre pouvait lui valoir des ennuis graves. Dire simplement « je vais », affirmer ce mouvement intérieur vers l’espace et la lumière, pouvait être interprété comme une revendication insupportable.
Car ce « je vais » n’est pas anodin. La dynamique des lettres nous conduit vers le centre du ciel — vers un lieu de projection, de rêve, de liberté. Bulatov ne proclame pas : « le régime est criminel ». Il ne polémique pas. Il dit autre chose : « Ce qui se passe ici n’est pas mon horizon. Je vais ailleurs. » Or, pour un pouvoir totalitaire, cette revendication silencieuse de liberté est peut-être la plus dangereuse.
À l’époque, il était impensable d’exposer une telle toile officiellement.
Après son arrivée en Occident, il s’est d’abord installé aux États-Unis. Pourquoi n’y est-il pas resté ?
Comme beaucoup d’artistes soviétiques, il avait rêvé l’Occident avant de le connaître. Les images de New York circulaient comme des mythes — un peu comme le « rêve américain » pour qui n’y est jamais allé. Pour lui, cependant, il existait un autre rêve : Paris.
Avec Natacha, sa femme, il quitte Moscou en 1989, dans un moment d’effondrement économique total. Il ne part pas en dissident politique ; il ne se considère pas comme un émigrant. Il veut voir le monde. À New York, il découvre les gratte-ciel, l’énergie, l’intensité — mais aussi la férocité du capitalisme. « Marche ou crève. »
En Union soviétique, malgré la pénurie — les files d’attente pour quelques pommes de terre ou des bananes — existait une forme de solidarité. À New York, le choc est rude. Certes, le succès arrive rapidement, ce qui leur permet de vivre. Mais ils perçoivent aussi l’envers du décor.
Finalement, c’est en Europe qu’ils se sentent chez eux. Il faut parfois partir pour retrouver ses racines. Paris représentait un mythe artistique — la capitale de l’avant-garde dans l’entre-deux-guerres — et demeure une ville d’une densité culturelle exceptionnelle. Ils s’y installent. Il était parti par la petite porte ; peu à peu, la Russie le reconnaîtra. Même ses amis artistes, en 1989, ne comprenaient pas toujours son travail. Il faudra du temps. Il exposera de nouveau en Russie en 2006.
Comment a-t-il été perçu en Russie après la chute du Rideau de fer ?
Dans les années 1990, il devient l’artiste le plus cité par les jeunes générations dans les écoles d’art. Son œuvre est admirée, mais surtout son intégrité. Il ne s’est jamais compromis — ni avec le régime soviétique, ni avec le marché occidental. Il a toujours poursuivi la même quête : liberté et espace.
Partageait-il cette position avec les autres artistes non-conformistes ?
Ils étaient amis, solidaires face à l’impossibilité d’exposer. Mais les « non-conformistes » ne formaient pas un groupe structuré ; c’est une appellation occidentale. Ils partageaient une situation, non un programme esthétique commun.
Bulatov, lui, est resté profondément indépendant. Dans une interview donnée peu avant sa mort, il le dit clairement : « Nous nous comprenions, mais dans le travail, j’étais seul. »
Il occupait donc une place particulière. Ce que les jeunes artistes des années 1990 ont reconnu, c’est cette cohérence absolue : une intégrité humaine et une intégrité artistique indissociables. En 2006, l’exposition à la galerie Tretiakov de plus de 150 de ses tableaux reçut un tel succès que le magazine Kommersant (cité alors par le quotidien Libération) remarquait « «Après cette exposition, il faudra définitivement inclure Boulatov au panthéon des artistes nationaux».
Revenons à Idu
C’est l’une des œuvres majeures de la peinture russe de la seconde moitié du XXe siècle. Elle condense tout : la liberté, le désir d’espace, la possibilité de penser autrement. Mais aussi une beauté formelle, plastique.
Cette toile ne parle pas seulement d’un contexte historique. Elle parle d’un mouvement intérieur universel : aller vers la lumière, affirmer la liberté de l’esprit. Fond et forme sont ici totalement alliés, indissociables, c’est pour cela, je pense, qu’elle demeure, aujourd’hui encore, si profondément vivante.
Entretien avec Pierre-Henri Jaccaud, Galerie Skopia.
Jacques Magnol. 20 février 2026
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